La pêche artisanale très usitée à nos jours a déjà démontrée ses limites. L’augmentation exponentielle de pêcheurs exerce une pression sans précèdent sur les ressources halieutiques. De surcroit les engins de pêche (les bateaux, les lampes d’éclairage, les filets, etc.) ne sont pas efficaces pour augmenter les captures. Les intervenants sur tous les maillons de la chaine de valeur doivent passer au crible les défis qui hantent ce secteur pour développer une pêche durable et respectueuse de l’environnement
La pêche attire toute convoitise. Les investisseurs affichent la volonté de moderniser ce secteur. D’ailleurs, la pêche figure parmi les accords de coopération signes lors de la récente visite de Mme Samia Suluhu Hassan, président de la Tanzanie. Flashback sur notre dossier consacré sur la filière pêche paru en janvier dernier. Ainsi, nous avons décidé de republier un des articles qui analysent les engins de pêche et leurs limites.
Les pêcheurs prennent entre une heure à deux heures pour rejoindre le milieu du lac. De là ils stabilisent leurs catamarans motorisés. La pêche proprement dite commence avec le lancement des filets vers le fond du lac. Le filet est accroché au bateau à l’aide piliers en bois fixés perpendiculairement aux bateaux. Les batteries sont branchées et on rallume les lampes qui sont déposées sur des étalages en bois (ibitato ou les supports des lampes constituées de lattes en bois) qui frottent sur l’eau. Silence radio il ne faut pas faire du bruit au risque d’attirer l’attention du poisson. Les pêcheurs gardent un œil vigilent sur les vagues du lac. Ils scrutent le moindre mouvement sur l’eau. Les Ndagalas et les Mukeke sont attirés par la lumière et tombent dans les mailles du filet. Les membres d’équipage s’organisent pour remonter les poissons. Et chargent les poissons dans des caisses en bois et les seaux destinées à cette fin. Cette activité s’appelle gusapa.
Pour capturer les poissons, les pêcheurs utilisent des techniques rudimentaires qui ne sont pas efficaces. Par conséquent, les poissons qui habitent dans les profondeurs ( au-délà de 200 mètres ) du lac Tanganyika ne peuvent pas être capturés.
La patience une règle d’or
Encore une fois, ils lancent les filets. Cette fois-ci il faudra attendre jusqu’à 4h 40 min pour remonter les filets. Il y a des poissons capturés vers 19h (igishwikanyi en jargon de pêche). Si vous ne remontez plus vite, ils disparaissent et migrent vers d’autres zones. On reprend l’opération deux à trois fois jusqu’à l’aube. Pas de systèmes de refroidissement, pas de moyens de conservation sophistiquée, les pêcheurs utilisent les moyens de bord pour conserver les poissons. Il est à noter que les filets utilise pour pêcher les Ndagalas sont les mêmes que ceux utilisés pour pêcher les Mukeke.
Après avoir vidé ces poissons du filet, ces pêcheurs se conviennent soit de faire replonger immédiatement le filet dans les eaux ou pas. S’ils décident de ne pas le faire replonger dans le lac Tanganyika, on se déplace vers un autre endroit (ce qu’on appelle Gukumbisha). Le filet reste à la surface des eaux. Arrivé dans un autre endroit, ils remettent le filet (bien tendu) en profondeur des eaux pour capturer les autres poissons. Là c’est vers 3h et 4 h du matin. Les poissons capturés sont transvasés dans des caisses en bois. Et enfin, les pêcheurs effectuent un mouvement retour vers leurs sites de débarquement respectifs.
La filière pêche confrontée à une multitude de défis
Les défis sont nombreux, indique Gabriel Toyi, président de la fédération des pêcheurs. La loi est disponible. Néanmoins, il leur manque des textes d’application. De plus, depuis qu’il s’observe la montée des eaux du lac Tanganyika, beaucoup de problèmes s’observent. Les sites de débarquement ont été envahis par les eaux. Les toilettes ont été détruites. S’ils tentent de les construire dans un autre endroit, ils se chamaillent souvent avec les propriétaires des parcelles qui se trouvent sur le littoral du lac Tanganyika. Les pêcheurs ont du mal pour trouver là où ils installent les claies de séchage. De plus, des vols récurrents perpétrés à l’endroit des pêcheurs burundais s’observent.
Un autre défi est le non-respect de la loi. Comme la loi régissant la filière pêche ne date pas de longtemps, les pêcheurs restent réticents dans le respect de la loi. C’est pourquoi certains pêcheurs n’émettent pas sur les mêmes ondes avec la fédération des pêcheurs qui leur demande de souscrire à une assurance vie. Selon Toyi, le métier de pêcheur est très difficile. Les pêcheurs sont exposés aux divers accidents. Cette situation les conduit à la mort. Pour cette raison, on leur demande de souscrire à une assurance pour que sa famille soit dédommagée. Dans le lac Tanganyika, c’est un fossé très profond. Il n’y a même pas d’arbres pour s’accrocher sur les branches en cas d’incident. Si on tombe là-dedans, bonjour la mort. Selon Toyi, cela crée des conflits récurrents entre les patrons pêcheurs et les familles des défunts.
Des techniques très limitées
Les techniques utilisées ne sont pas adéquates, fait remarquer Toyi. Il s’agit des techniques choisies pour se faciliter la tâche. Donc des techniques dont le coût n’est pas cher. C’était le moment où il s’observait la cherté et même la rareté du carburant qu’on utilisait auparavant pour faire fonctionner les lampes. Ces techniques ont été chipées en Tanzanie. Aujourd’hui, on utilise des lampes et des batteries. Donc, on n’utilise plus les lampes dénommées Anchor, les standards, etc. L’utilisation de ces lampes nécessitait beaucoup de carburant. Les patrons pêcheurs dépensaient beaucoup d’argent, car ce carburant était cher. On nous a conseillé d’en découdre avec l’utilisation de ces dernières.
Actuellement, on fait recours aux simples lampes qu’on utilise même dans les ménages. Avec cette nouvelle technique, on a trouvé qu’il s’agit aussi d’un défi majeur. La lumière émise par ces lampes ne parvient à atteindre le niveau le plus profond des eaux du lac Tanganyika pour pousser les gros poissons à remonter vers la surface des eaux et être capturés. Alors, on a joué en perdant. A cet effet, les pêcheurs capturent une petite quantité de poissons par rapport aux années antérieures. C’est une technique qui a été adoptée pour minimiser les dépenses en termes d’argent. Mais, il n’y a pas d’étude qui a été commanditée et réaliste pour se rendre compte qu’il s’agit d’une technique efficace pour augmenter le rendement dans la pêche, nuance-t-il.
La lumière des lampes à batterie n’arrive pas en profondeur. Ce qui ne favorise pas la prise des poissons.
Les administratifs regrettent l’inefficacité des lampes a batteries
Selon l’administrateur de la commune Rumonge, la production va decrescendo. Selon lui, la raison première est l’utilisation des lampes qui ne projettent pas la lumière trop loin en profondeur des eaux du lac Tanganyika. Il arrive que les lampes s’éteignent en pleine activité suite aux vagues ou une mauvaise connexion de fils conducteurs, témoignent les pêcheurs rencontres à Muguruka. Ces lampes s’allument à l’aide des batteries chargeables. Plus ces batteries sont déchargées, plus la lumière devient faible et par conséquent les gros poissons ne montent pas à la surface des eaux pour enfin être capturés. C’est pour cette raison que les pêcheurs capturent souvent de petits poissons. Il indique que les gros poissons vivent à une grande profondeur. Il regrette l’inexistence des lampes dénommées «AMAKARABAYI» utilisées autrefois. Cet administratif demande la reprise de l’utilisation de ces lampes pour augmenter le rendement. Pour y parvenir, le pétrole dont les pêcheurs ont besoin pour faire fonctionner ces lampes est recommandée. De plus, les bateaux modernes sont une nécessité. Bref, le passage de la pêche artisanale à la pêche industrielle est plus qu’une nécessité.
C’est la même observation pour Consolateur Nitunga, gouverneur de la province de Rumonge. La question des lampes utilisées actuellement dans la pêche doit faire objet d’une étude minutieuse pour se rendre compte s’elles sont efficaces ou pas pour provoquer les gros poissons qui vivent en profondeur des eaux du lac Tanganyika. Il est urgent d’organiser les Etats généraux sur le secteur de la pêche pour trouver des solutions durables, propose le gouverneur de Rumonge.
Que disent les vétérans sur les techniques utilisées actuellement ?
Selon Nkorokoro, sexagénaire calé dans la pêche rencontrée à Kizuka, les techniques utilisées dans la pêche aujourd’hui ne permettent de générer un bon rendement. La lumière n’arrive pas trop en profondeur du lac Tanganyika. Selon lui, la lumière générée par les lampes utilisées actuellement se limite à 30 m en profondeur du lac Tanganyika. Par contre, les Anchor ou les standards utilisés autrefois généraient une lumière intense qui atteignait 150 m de profondeur. Selon lui, cela est un des facteurs qui justifie le mauvais rendement des produits halieutiques. Les stratégies utilisées ne sont pas du tout efficaces. Les poissons qui habitent en profondeur du lac Tanganyika ne peuvent pas être capturés, se desole M. Nkorokoro.
Les pistes de solution pour inverser la tendance
Pour inverser la tendance, Nkorokoro fait savoir qu’il faut adopter de nouvelles stratégies. Ce sont par exemple celles utilisées par les pêcheurs Grecs dénommés «ABAYOROGO» vers les années 1980. Ils utilisaient la méthode presque industrielle. Ils disposaient de grands bateaux qui avaient une grande capacité de façon qu’on puisse remplir deux ou cinq véhicules de poissons. Pendant la pêche proprement dite, chaque grand bateau était accompagné par des petits bateaux dont le rôle était de chasser ou de provoquer les poissons pour qu’ils montent à la surface. Sur chaque petit bateau, on y installé cinq lampes. Chacune projetait la lumière jusqu’à plus de 200 m en profondeur des eaux du lac Tanganyika. Lorsque les poissons montent à la surface des eaux, le grand bateau encerclait le petit bateau pour procéder à la capture de ces poissons. Le grand bateau avait une poulie qui consistait à soulever le filet et les poissons qu’il contient pour enfin les mettre dans les caisses isothermiques a bord.
Selon Nkorokoro, en 2014, un groupe de belges est venu au Burundi pour faire apprendre aux pêcheurs les techniques modernes à utiliser dans la pêche pour augmenter le rendement. «On nous a dit que certains outils utilisés contribuaient à la dégradation de l’environnement. Ils altéraient aussi la qualité des poissons. On a promis aux pêcheurs de fabriquer des caisses isothermes. Les pêcheurs étaient obligés de les acheter pour en découdre avec l’utilisation des caisses traditionnelles fabriquées en bois. En dessous des poissons, on demandait aux pêcheurs de mettre des glaces pour permettre leur bonne conservation. Chaque patron pêcheur devrait avoir au moins 30 caisses isothermiques.