Site icon Burundi Eco

Femmes des Grands Lacs : des artisanes discrètes, mais indispensables pour la paix

Dans la région des Grands Lacs africains où les conflits armés et les crises politiques continuent d’alimenter l’insécurité depuis plusieurs décennies, les femmes jouent un rôle de plus en plus visible dans les efforts de paix. Pourtant, leur contribution reste souvent peu reconnue dans les processus officiels de négociation. Du Burundi à la République Démocratique du Congo, elles interviennent dans la médiation communautaire, la prévention des conflits, le soutien psychosocial ou encore les initiatives économiques destinées à renforcer la cohésion sociale.

Malgré les défis, les femmes des Grands Lacs continuent à porter un message d’espoir et de résilience.

 

« Cette implication s’inscrit dans l’esprit de la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en 2000 » souligne Jeanne Irakoze, membre de l’association Femmes Unies pour la Paix dans la Région des Grands Lacs (FUP-GL). Ce texte historique reconnait le rôle central des femmes dans les processus de paix et appelle à leur participation active dans les négociations, les mécanismes de prévention des conflits et les instances décisionnelles. « La résolution promeut l’égalité comme condition d’une paix durable. En somme, elle affirme qu’une paix durable et inclusive est impossible sans les femmes », explique Jeanne.

Cette vision est également portée par Mululu Kisonia Rachel, point focal de la Synergie des Femmes pour la Paix et la Sécurité (Synergie-FPS) au Nord-Kivu en RDC. Malgré les nombreux obstacles, cette congolaise du 3e âge se réjouit de voir les femmes continuer à s’engager activement dans la recherche d’une paix durable. « Ma joie est que les femmes continuent à s’impliquer dans la lutte, dans la recherche de la paix sans violence, dans la prévention des conflits », affirme-t-elle.

Dans ces pays des Grands Lacs, les femmes interviennent souvent loin des projecteurs politiques, mais au plus près des réalités quotidiennes. Au Burundi comme en RDC, elles jouent un rôle essentiel dans les mécanismes d’alerte précoce, la médiation communautaire et la prévention des violences.

Selon Jeanne Irakoze, les femmes burundaises utilisent leur présence dans les marchés, les associations ou les réseaux sociaux pour identifier les signes avant-coureurs des tensions et transmettre rapidement les informations aux acteurs concernés. Cette proximité avec les communautés leur permet d’intervenir avant que les conflits ne dégénèrent. « Elles parviennent ainsi à étouffer les étincelles de conflit avant qu’elles ne s’embrasent », souligne-t-elle.

De l’autre côté de la frontière, les femmes congolaises multiplient également les initiatives de dialogue et de sensibilisation au vivre-ensemble. Rachel Mululu sait que les actions locales sont indispensables pour restaurer la confiance entre les populations affectées par les violences. Elle qui vit dans Goma, une zone encore en conflit. Les organisations féminines, les associations communautaires et même les confessions religieuses participent activement à ces efforts de paix. Des rencontres communautaires aux campagnes de sensibilisation contre les violences, les femmes demeurent présentes à tous les niveaux, souligne Rachel.

Comme disait l’activiste congolaise Julienne Lusenge, lauréate du Prix des droits de l’homme de l’ONU 2023 : « Les femmes congolaises ne sont plus des victimes, mais des actrices du changement » !

L’autonomisation économique comme facteur de stabilité

Au-delà de la médiation, les femmes des Grands Lacs contribuent aussi à la stabilité sociale à travers des initiatives économiques et communautaires.

Au Burundi, les femmes estiment que leur rôle économique permet de réduire les causes profondes de l’instabilité politique, notamment la pauvreté et l’exclusion sociale. En renforçant la résilience financière des ménages, elles participent à la prévention des tensions. « Cette approche multidimensionnelle fait d’elles des architectes de la couche sociale post-crise », affirme-t-elles.

En RDC, encore en conflit, les femmes évoquent plusieurs projets communautaires initiés par elles : apprentissage des métiers, agriculture collective, associations villageoises d’épargne et de crédit ou encore activités génératrices de revenus. Ces initiatives favorisent la solidarité entre des communautés parfois divisées par des conflits. Dans certaines localités, des femmes de différents groupes travaillent ensemble dans des projets agricoles où chacun bénéficie des mêmes opportunités sans discrimination. « Les femmes organisent même des activités d’agriculture là où tout le monde travaille et bénéficie de la même façon du fruit de son labeur », précise-t-elles.

Les conflits armés ont laissé de profondes blessures psychologiques dans la région des Grands Lacs. Là encore, les femmes jouent un rôle majeur dans la reconstruction sociale. Au Nord-Kivu, plusieurs organisations féminines mettent en place des activités de détraumatisation et de soutien psychosocial destinées aux victimes des violences. « Ce sont des femmes qui sont entrain de s’impliquer dans la thérapie mentale », explique Rachel Mululu. Ces initiatives visent non seulement à accompagner les victimes, mais aussi à reconstruire les liens sociaux brisés par des années de guerre.

Malgré leur engagement sur le terrain, les femmes restent encore largement sous-représentées dans les processus officiels de paix.

« Dans plusieurs tables de négociation, il y a toujours plus de 90 % d’hommes », regrette Rachel Mululu.

Jeanne Irakoze partage le même constat. Selon elle, les normes socioculturelles continuent à associer les fonctions de leadership et de décision aux hommes, limitant ainsi la légitimité des femmes dans les espaces de négociation.

Au Burundi, bien que la Constitution de 2018 impose un quota minimum de 30 % de femmes dans les postes électifs et de nomination, les femmes demeurent peu présentes dans les postes exécutifs stratégiques.

« Même lorsque des cadres juridiques existent, leur mise en œuvre reste parfois incomplète », déplore-t-elle.

A ces barrières s’ajoutent les difficultés économiques, le manque d’accès aux formations en médiation ou en négociation, ainsi que les responsabilités domestiques qui pèsent encore majoritairement sur les femmes.

L’insécurité constitue également un frein important. Dans plusieurs zones fragiles, les femmes engagées dans la vie publique sont exposées à des menaces, des intimidations et parfois à des violences basées sur le genre.

Une paix durable ne peut pas se construire sans les femmes

Pour relever ces défis, l’Action pour le Développement et l’Intégration Régionale (ADIR), une plateforme membre du Réseau des Plate-formes des ONG d’Afrique Centrale (REPONGAC), mise sur l’éducation des filles et l’autonomisation économique des femmes. Pour Emile Nduwimana, secrétaire exécutif de cette plateforme, ces leviers constituent des stratégies essentielles pour la prévention des conflits. « L’éducation renforce les capacités des femmes à participer activement à la vie publique, à défendre leurs droits et à promouvoir des valeurs de tolérance et de coexistence pacifique », explique-t-il. Par ailleurs, l’autonomisation économique réduit leur vulnérabilité, renforce leur pouvoir de décision au sein des ménages et des communautés et limite les facteurs de tension liés à la pauvreté et aux inégalités. Ensemble, ces éléments contribuent à bâtir des sociétés plus résilientes et plus équitables.

Pour renforcer leur impact, Nduwimana estime que les femmes leaders ont besoin d’un accès accru à des formations en leadership transformationnel, en médiation et négociation ainsi qu’en analyse et gestion des conflits. Des outils pratiques tels que les mécanismes d’alerte précoce, les plateformes de dialogue multi-acteurs et les technologies de communication sont également essentiels. Par ailleurs, le renforcement des réseaux de femmes, le mentorat ainsi que l’accès à des financements dédiés sont indispensables pour soutenir leurs initiatives et accroître leur influence aux différents niveaux de gouvernance.

Malgré ces défis, les femmes des Grands Lacs continuent à porter un message d’espoir et de résilience. « La femme ne peut pas baisser les bras. La femme donne la vie. La femme est éducatrice. La femme aime la paix et le développement », insiste Rachel Mululu.

A travers leurs actions quotidiennes, ces femmes démontrent que la paix ne se construit pas uniquement dans les accords politiques ou les grandes conférences internationales. Elle se bâtit aussi dans les villages, les quartiers, les associations et les familles grâce aux femmes qui œuvrent chaque jour pour le dialogue, la solidarité et la réconciliation.

Dans une région encore marquée par les violences, leur implication apparait plus que jamais indispensable pour bâtir une paix inclusive et durable.

Quitter la version mobile