Si les violences sexuelles faites aux femmes restent difficiles à quantifier malgré les nombreux plaidoyers, elles le sont encore davantage lorsqu’il s’agit des femmes sourdes. Invisibles et réduites au silence, les femmes sourdes victimes de violences sexuelles au Burundi subissent une double peine: celle de l’agression et celle de l’impossibilité de se faire entendre. Entre barrières linguistiques, absence de preuves et manque de structures adaptées, leur quête de justice reste souvent vaine.
Malgré l’existence de nombreux textes de loi tant nationaux qu’internationaux en faveur des personnes vivant avec un handicap, leur application reste problématique.
Malgré l’absence de statistiques officielles, les violences sexuelles faites aux femmes sourdes sont une réalité au Burundi. Le cas d’A.N, une jeune fille de 16 ans originaire de la commune de Muramvya en est une preuve. A sa naissance, elle était normale. Mais à l’âge de 10 ans, elle a été victime de convulsions sévères qui ont entraîné une perte de l’ouïe et de la parole. Cette situation a été difficile à vivre, tant pour elle que pour sa mère.
Un jour, alors que sa mère rentrait des champs, elle a retrouvé sa fille dans un état critique. Elle a rapidement compris que sa fille avait été violée. Ce fut un choc immense, une douleur ravivée pour cette mère qui peinait encore à accepter le handicap de son enfant. L’urgence était de conduire A.N. vers une association de prise en charge des cas de violences basées sur le genre (VBG) afin de la protéger contre les maladies sexuellement transmissibles, de la prévenir contre une grossesse non désirée et d’engager une procédure judiciaire.
Une situation particulièrement complexe
Espérance Horanamahoro, psychologue au sein du CAFOB, a pris en charge le dossier d’A.N. « C’était très compliqué », confie-t-elle. « Normalement, nous collaborons directement avec la victime pour évaluer l’impact psychologique du viol et lui offrir un accompagnement adapté. Mais dans ce cas, cela a été impossible, car nous ne pouvions pas communiquer avec elle », déplore-t-elle.
Nous avons donc accompagné la mère, elle aussi profondément traumatisée. « Ce qui est regrettable, c’est que nous n’avons pas pu aider la véritable victime à cause de cette barrière de communication », ajoute Mme Horanamahoro.
Ce manque de communication constitue également un obstacle majeur sur le plan juridique. « Devant la justice, il faut des preuves. Or, dans ce cas, la seule personne capable de décrire l’agresseur est dans l’incapacité de le faire. Les seules informations dont nous disposons proviennent de la mère, qui n’a pas été témoin oculaire de ce viol. Cela rend les procédures pénales très compliquées et rarement concluantes », dit-elle.
Mme Horanamahoro souligne que cette situation affecte doublement la victime: « Si une personne capable de parler peut déjà être profondément traumatisée par le viol, imaginez l’impact que cela a sur une personne violée et qui ne peut ni dénoncer l’auteur ni se libérer par la parole », se demande-t-elle.
Le calvaire psychologique des victimes de viol sourdes
Alexis Hatungimana, psychologue clinicien engagé en santé mentale et dans l’inclusion du handicap, décrit les souffrances psychologiques profondes que vivent les personnes sourdes victimes de violences sexuelles. Selon lui, les enfants sourds grandissent souvent dans des conditions traumatisantes, car ils ne peuvent pas bénéficier de l’affection parentale transmise par les échanges verbaux. Ce manque de communication affective les prive d’un lien essentiel au développement émotionnel. Incapables d’échanger librement avec leur entourage à cause de leur handicap, ces enfants se sentent isolés et stigmatisés. Ce qui constitue un traumatisme supplémentaire. Lorsqu’une personne sourde est victime de violence sexuelle, la situation devient encore plus dramatique. Le traumatisme sexuel s’ajoute à ceux déjà existants et l’impossibilité de verbaliser ou d’exprimer sa douleur devient un fardeau insupportable.
Alexis Hatungimana, psychologue clinicien : « C’est vraiment dommage que les personnes sourdes soient toujours obligées de recourir à des interprètes pour se défendre. Cela réduit la valeur de la victime, lui ôte son droit à la vie privée et, surtout, son ressenti n’est pas toujours fidèlement transmis ».
Dénoncer, au prix de sa vie privée
Ndereyimana soulève un autre enjeu majeur: celui de la confidentialité. Il explique qu’une femme sourde victime de viol est contrainte de passer par un interprète pour se faire comprendre. Cette médiation l’oblige à confier son histoire intime à une tierce personne en qui elle n’a pas nécessairement confiance. Il s’agit là d’une exposition non désirée qui peut aggraver sa détresse.
Face à cette réalité, Ndereyimana plaide pour la mise en place de mécanismes de dénonciation plus sûrs et confidentiels qui garantissent le respect de l’intimité des victimes. Alexis Hatungimana partage cette préoccupation: « C’est vraiment dommage que les personnes sourdes soient toujours obligées de recourir à des interprètes pour se défendre. Cela réduit la valeur de la victime, lui ôte son droit à la vie privée et, surtout, son ressenti n’est pas toujours fidèlement transmis », déplore-t-il.
Barrière linguistique
Rémy Ndereyimana, secrétaire exécutif de la Fédération des associations de personnes handicapées déplore le manque de crédibilité accordé aux femmes sourdes victimes de viol par la société burundaise. « La communauté ne les croit pas, car elles ne peuvent pas s’exprimer verbalement. La langue des signes qu’elles utilisent pour communiquer, est incomprise par la majorité de la population burundaise. Elle est souvent perçue comme un spectacle par les personnes valides », explique-t-il.
Pour remédier à cette situation, il plaide pour l’enseignement de la langue des signes aux personnes valides, notamment dans les services de santé, de justice et d’assistance sociale. Mais malgré quelques initiatives en ce sens, le manque de financement a conduit à l’arrêt des formations destinées aux prestataires de services.
Ces deux défenseurs des droits des personnes handicapées plaident pour une chose : La création de structures spécialisées dotées de compétences adaptées pour accompagner de manière adéquate les personnes sourdes victimes de violences dans le respect de leur dignité et de leur autonomie.
Des droits reconnus, mais peu appliqués
Malgré l’existence de nombreux textes de loi tant nationaux qu’internationaux en faveur des personnes vivant avec un handicap, leur application reste problématique. La mise en place des textes d’application pour le bien de ces personnes est d’une grande nécessité.
Ndereyimana regrette aussi l’absence des données statistiques sur cette population. « Nous avions insisté pour que le dernier recensement national inclue des questions permettant d’identifier précisément les personnes vivant avec un handicap. Cela n’a pas été fait ». Il conclut en soulignant que cela entraîne souvent l’exclusion des personnes handicapées de programmes nationaux, perpétuant ainsi leur marginalisation.