Entre les exercices budgétaires 2024-2025 et 2025-2026, les finances publiques burundaises affichent une baisse apparente du déficit, portée par une forte progression des recettes. Mais derrière ces chiffres se cache une structure budgétaire toujours dominée par les dépenses courantes, au détriment de l’investissement productif et de la qualité de la dépense publique.
Dr Diomède Ninteretse recommande qu’il y ait notamment une maitrise des dépenses courantes.
La comparaison macro-budgétaire entre les exercices budgétaires 2024-2025 et 2025-2026 met en évidence une augmentation des dépenses totales de l’ordre de 305,40 milliards BIF, passant de 4 732,39 milliards en 2024-2025 à 5 037,76 milliards en 2025-2026. Dans le même temps, les recettes mobilisées progressent de manière plus marquée avec une hausse de 578,89 milliards. Cette évolution se traduit par une amélioration apparente du solde budgétaire, dont le déficit se réduit de 52,68 milliards, passant de –521,17 milliards à –468,49 milliards BIF. Ces analyses ont été présentées par l’économiste Dr Diomède Ninteretse mardi le 9 décembre 2025 pour le compte de l’Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques (OLUCOME).
A première vue, ces chiffres pourraient donner l’impression d’un redressement progressif des finances publiques. Toutefois, une lecture plus approfondie révèle que cette baisse du déficit résulte davantage de la croissance des recettes que d’une véritable maîtrise des dépenses. Les dépenses courantes continuent d’absorber l’essentiel des ressources supplémentaires, confirmant une structure budgétaire jugée non optimale par de nombreux analystes. Cette situation traduit à la fois un potentiel fiscal encore sous-exploité et une dépendance accrue à des mesures de mobilisation ponctuelles, dont la pérennité reste incertaine.
L’augmentation des dépenses de plus de 305 milliards BIF en l’espace d’une année soulève ainsi une question centrale. Quelle est la qualité de cette dépense publique ? Selon les analyses du Dr Ninteretse, cette hausse a été principalement absorbée par le fonctionnement des institutions et des ministères, au détriment de l’investissement productif. Or, ces ressources auraient pu être orientées vers des projets structurants à fort impact économique et social, tels que la réhabilitation des routes nationales prioritaires, le développement des infrastructures énergétiques, la construction des stations hydrauliques ou encore la modernisation du secteur agricole.
Les dépenses augmentées dans différentes structures
Le manque à gagner lié à l’augmentation des dépenses courantes apparait de manière particulièrement nette lorsqu’on examine l’évolution budgétaire de certaines institutions clés. Entre les exercices budgétaires 2024-2025 et 2025-2026, les dépenses de la Présidence passent de 65 milliards à 152,35 milliards BIF, soit une augmentation de 87,35 milliards. Le budget du ministère de la Défense Nationale connaît également une hausse significative, passant de 493,2 milliards à 638,20 milliards. Ce qui représente une augmentation de 145 milliards. D’autres secteurs sociaux importants, tels que la santé publique et l’éducation nationale enregistrent respectivement des augmentations de 19,27 milliards et 46,68 milliards, tandis que les budgets de la justice et de l’Assemblée Nationale progressent de 6,82 milliards et 3,64 milliards.
Au total, l’augmentation cumulée des dépenses courantes pour ces institutions atteint 309,15 milliards BIF. Selon les analyses réalisées sur la base des documents budgétaires officiels, ce montant aurait pu être économisé si les dépenses courantes avaient été maintenues au niveau de l’exercice précédent. Certes, certaines hausses peuvent se justifier par des changements institutionnels ou des réformes en cours, mais pour d’autres, leur pertinence économique reste sujette à débat. Dans un contexte de ressources limitées, chaque franc supplémentaire affecté au fonctionnement des institutions représente un renoncement potentiel à des investissements productifs.
Cet argent aurait fait autre chose…
Pour Dr Ninteretse, les conséquences de ce choix budgétaire sont multiples. D’une part, le maintien d’un niveau élevé de dépenses courantes contribue à creuser le déficit structurel et exerce une pression sur la politique monétaire, alimentant ainsi l’inflation. D’autre part, il réduit la capacité de l’Etat à investir dans des secteurs stratégiques capables de stimuler la croissance, de créer des emplois et de renforcer la compétitivité de l’économie nationale. La question n’est donc pas seulement celle du volume de la dépense, mais surtout de son orientation et de son efficacité.
Une simulation de réallocation des économies potentielles permet de mesurer concrètement les opportunités manquées. Les 309,15 milliards BIF qui auraient pu être économisés sur les dépenses courantes auraient permis, par exemple, de financer la réhabilitation urgente des routes nationales à hauteur de 200 milliards BIF. Ce qui correspondrait à environ 50 kilomètres de routes stratégiques. Une enveloppe de 60 milliards BIF aurait pu être consacrée à l’importation du carburant afin de stabiliser l’approvisionnement pendant plusieurs semaines critiques, tandis que 30 milliards BIF auraient pu soutenir la création de mini-usines agro-alimentaires, génératrices d’emplois et de valeur ajoutée locale. Des investissements plus modestes, mais essentiels, comme le stockage stratégique des denrées alimentaires ou le développement des stations hydro-électriques locales auraient également pu être réalisés, renforçant ainsi la sécurité alimentaire et énergétique du pays.
Des recommandations formulées
Face à ces constats, plusieurs recommandations stratégiques ont été dégagées pour réorienter la politique budgétaire vers une trajectoire plus soutenable. La maîtrise des dépenses courantes apparait comme une priorité absolue, à travers un gel partiel des dépenses non essentielles, une réduction des subventions non ciblées et un contrôle plus rigoureux des budgets institutionnels. Parallèlement, la mobilisation accrue des recettes passe par un élargissement de l’assiette fiscale, notamment dans des secteurs à fort potentiel comme les mines et les télécommunications, ainsi que par une taxation du patrimoine immobilier pour les ménages disposant de plusieurs propriétés non financées par crédit. La réduction progressive des exonérations fiscales, dont une part significative pourrait être récupérée sans alourdir la pression fiscale générale, constitue également un levier important.
Un autre axe majeur concerne l’intégration dans le budget 2025-2026 des fonds détournés ou récupérés, conformément aux orientations annoncées par le Chef de l’Etat. Il s’agit notamment des fonds liés au barrage de Mpanda, des devises détournées par des importateurs n’ayant pas réalisé les importations prévues, ainsi que d’autres cas jugés par les juridictions compétentes. La proposition de renommer et de formaliser une ligne budgétaire dédiée aux « Recouvrements et restitutions des fonds publics » vise à assurer un meilleur suivi institutionnel et à renforcer la transparence.