Dans le contexte des Grands Lacs, « s’exprimer librement » signifie souvent naviguer avec prudence entre le droit d’expression et les risques potentiels. Cela implique d’adopter des stratégies d’expression mesurées, parfois indirectes, notamment à travers des plateformes communautaires, des dialogues locaux ou des réseaux sociaux. La liberté d’expression devient ainsi un exercice d’équilibre entre engagement citoyen et sécurité personnelle où l’autocensure devient un réflexe.
Alexis Nimubona, chargé de la communication à l’OLUCOME : « Bien que certaines organisations de la société civile (OSC) puissent mener des activités, elles ne disposent pas d’une liberté totale pour s’exprimer sur toutes les thématiques concernant la vie du pays ».
« Dans la région des Grands Lacs, la liberté d’expression reste globalement fragile et inégale selon les pays. Bien que des cadres juridiques reconnaissent ce droit, sa mise en œuvre demeure limitée dans la pratique », constate Emile Nduwimana de l’Action pour le Développement et l’Intégration Régionale (ADIR), une plateforme membre du Réseau des Plate-formes des ONG d’Afrique Centrale (REPONGAC).
Comme il l’explique, au Burundi, plusieurs médias indépendants ont été suspendus ou fermés après la crise politique de 2015. Cela a été aussi le cas pour les organisations de la société civile au Burundi. Comme l’explique Alexis Nimubona, chargé de la communication à l’Observatoire de Lutte contre la Corruption et les Malversations Economiques (OLUCOME), depuis la crise de 2015, un fossé s’est creusé entre l’administration et les OSCs, entraînant l’exil de plusieurs acteurs des OSCs et une rupture du dialogue.
En République démocratique du Congo, le débat sur la liberté d’expression revient avec insistance dans un contexte marqué par les tensions sécuritaires à l’Est du pays. Pour Jessé Busomoke, chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication, la situation actuelle traduit une détérioration progressive des espaces d’expression citoyenne et médiatique.
« L’état de la liberté d’expression en RDC est au bas de l’échelle au vu des restrictions imposées aux médias, aux journalistes et aux simples citoyens prétextant la guerre », affirme-t-il. Selon lui, les autorités imposeraient désormais indirectement « la ligne éditoriale » que devraient suivre certains médias, limitant ainsi les opinions divergentes et les débats contradictoires.
Les OSCs face aux restrictions
« Les restrictions sont nombreuses. Elles concernent notamment l’accès à l’information, la liberté d’avoir une opinion contraire au pouvoir en place, le libre-échange dans un débat télévisé », explique Jessé Busomoke. Dans ce contexte, la critique publique deviendrait de plus en plus difficile, notamment lorsque les questions sécuritaires ou politiques sont en jeu.
Selon Nduwimana, les restrictions prennent plusieurs formes, notamment des contraintes administratives, des intimidations, des arrestations arbitraires et des limitations de financement. Au Burundi, certaines organisations de la société civile ont vu leurs activités suspendues ou soumises à un contrôle strict. Nimubona explique que le retour de certaines organisations de la société civile comme PARCEM et OLUCOME après 2020 a marqué une tentative de renaissance, mais leurs initiatives ont souvent été freinées par des restrictions, des refus d’autorisation ou des interruptions d’ateliers en pleine activité.
Selon toujours lui, aujourd’hui, au Burundi, les OSCs peuvent travailler relativement librement sur des sujets liés au développement local, à l’entrepreneuriat ou à l’auto‑développement, mais rencontrent de grandes difficultés lorsqu’il s’agit de thématiques sensibles telles que la gouvernance, la corruption, les droits de l’homme ou la liberté de pensée.
Pourtant, plusieurs mécanismes d’alerte ou de soutien pour les victimes de la répression existent, bien qu’ils soient souvent insuffisants ou inégalement accessibles. Selon Nduwimana, des organisations internationales comme Amnesty International ou Human Rights Watch documentent les violations et offrent un plaidoyer international. Au niveau régional, des réseaux de défense des droits humains mettent en place des systèmes d’alerte rapide et des appuis juridiques. Par exemple, en RDC, certaines organisations locales offrent une assistance juridique aux journalistes arrêtés, tandis que des structures informelles assurent un soutien psychologique aux militants menacés. « Cependant, ces mécanismes restent limités face à l’ampleur des besoins », trouve-t-il.
Pour plusieurs observateurs de la société civile congolaise, les préoccupations liées à la sécurité nationale ont parfois servi de justification à certaines limitations des libertés publiques.
Dans le dernier classement, Civicus Alliance décrit l’espace civique de la RDC comme « réprimé ». (Https://monitor.civicus.org/watchlist-march-2025/DRC/) Dans les pays classés dans cette catégorie, l’espace civique est considérablement restreint. Les personnes actives et les membres de la société civile qui critiquent les détenteurs du pouvoir risquent d’être surveillés, harcelés, intimidés, emprisonnés, blessés ou tués, explique le rapport de mars 2025.
Jessé Busomoke estime également que cette situation affecte profondément l’engagement citoyen. « Une détérioration accentuée qui ne dit pas son nom », dit-il, ajoutant qu’elle pousse progressivement les citoyens « à ne rien dire, ne rien proposer pour la bonne marche du pays ». Selon lui, cette dynamique aurait réduit « toutes les couches de la société civile à de simples spectateurs ».
Une autocensure sans précédent
Cette situation entraîne une autocensure généralisée. Jessé Busomoke estime qu’une forme d’autocensure se serait progressivement installée dans les médias et au sein de la population. « Il faut savoir se retenir et s’aligner derrière un narratif dicté par le pouvoir lorsqu’il faut s’exprimer », affirme-t-il. Une attitude qui, selon lui, dépasse désormais les seuls journalistes. « Cette autocensure est devenue un réflexe de survie dans la société et pour les médias », souligne-t-il. Pendant qu’en RDC les signaux sont à l’orange, au Burundi, le signal est au rouge. (https://monitor.civicus.org/country/burundi/)
« L’autocensure est une réalité largement répandue dans la région des Grands Lacs », estime Nduwimana. Face aux risques d’intimidation, d’arrestation ou de stigmatisation, de nombreux journalistes et acteurs de la société civile choisissent de limiter ou d’adapter leurs propos. Par exemple, au Burundi ; « certains acteurs préfèrent utiliser des espaces de concertation communautaire pour aborder des sujets sensibles plutôt que des canaux publics exposés », dit-il.
Le cas est identique pour les OSCs : comme l’explique Nimubona, bien que certaines organisations de la société civile (OSC) puissent mener des activités, elles ne disposent pas d’une liberté totale pour s’exprimer sur toutes les thématiques concernant la vie du pays. Beaucoup évitent de s’exprimer sur des sujets politiques ou relatifs aux droits fondamentaux par crainte de représailles.
Vers une évolution récente de l’espace civique ?
Selon Nduwimana, on observe des dynamiques contrastées dans la région. En RDC, certaines avancées ont été notées avec une plus grande liberté médiatique après les tensions politiques récentes bien que ces progrès restent fragiles, notamment dans les zones affectées par l’insécurité. Au Burundi, des signaux d’ouverture ont été observés ces dernières années avec le retour progressif de certains acteurs, mais l’espace civique demeure étroit et sous surveillance. « Globalement, la tendance reste marquée par une prudence des acteurs civiques face à un environnement encore incertain », estime-t-il.
Nimubona affirme que malgré ces obstacles, on observe quelques signes d’amélioration. « La société civile burundaise tente de se réorganiser et de reprendre sa place dans le débat public même si le chemin est encore long », trouve-t-il. Pour que l’espace civique s’ouvre davantage, il est essentiel que les OSCs ne soient plus perçues comme des opposants, mais plutôt comme des partenaires indispensables au développement du pays. « Là où les OSCs ne peuvent pas travailler librement, le risque de fragilisation et de destruction sociale est réel », explique-t-il.
La RDC tout comme les autres pays de la sous-région sont régulièrement interpellés par des organisations de défense des droits humains concernant la protection de la liberté de la presse et des opinions politiques. Les autorités congolaises, de leur côté, soutiennent qu’elles agissent dans un contexte sécuritaire particulièrement sensible.
Selon Nimubona, le changement est un processus continu. Avec le temps et la volonté politique, il est possible de reconstruire la confiance entre l’Etat et la société civile. L’avenir du pays dépend en grande partie de cette ouverture de l’espace civique, car une société civile forte et libre est le socle d’un développement durable et inclusif.