Samuel Delepierre, Représentant résident du FMI au Burundi, lors d’une présentation à l’Université du Burundi.
1)Quel bilan tirez-vous de vos 3 ans au Burundi ?
Le bilan est résolument positif, et je remercie chaleureusement les autorités dans leur ensemble, depuis les hautes autorités jusqu’aux cadres des différentes institutions avec lesquels j’ai collaboré.
Au cours de ces trois années, le dialogue entre le Fonds Monétaire International (FMI) et le Burundi a été relancé, puis approfondi, avec la reprise régulière des missions de surveillance économique et des consultations au titre de l’Article IV. La Facilité Elargie de Crédit (FEC) approuvée en 2023 a permis d’effectuer un décaissement de 62 millions USD en juillet 2023, et surtout de poser les bases des discussions qui ont suivi sur les politiques économiques. En trois ans, nous avons également renforcé l’assistance technique dans de nombreux domaines clés (finances publiques, administration fiscale, cadrage et prévisions économiques, statistiques, supervision bancaire, politique monétaire) afin de soutenir les réformes et le renforcement des capacités.
Avec plusieurs dizaines de missions et un montant de près de 2 millions USD en 2025, le Burundi a été le premier récipiendaire d’assistance technique du FMI parmi les pays fragiles dans la région. Mais, s’il fallait retenir une réussite particulière, ce serait la qualité du dialogue qui s’est progressivement instauré entre le FMI et les autorités.
Au fil des échanges, des discussions franches et constructives ont permis d’identifier ensemble les principaux défis économiques et les réponses à y apporter. L’adoption du plan de stabilisation macroéconomique par le Gouvernement témoigne de cette volonté d’avancer face aux déséquilibres économiques. C’est le reflet d’un partenariat de confiance et d’une vision partagée au service de la stabilité et du développement du Burundi.
2)Lorsque vous êtes arrivé à Bujumbura, quels étaient les principaux défis macroéconomiques auxquels le Burundi faisait face, et quels progrès ont été réalisés depuis lors ?
À mon arrivée à Bujumbura en 2023, le Burundi faisait face à plusieurs défis macroéconomiques majeurs, notamment : une croissance faible, une forte inflation, des pénuries récurrentes de biens essentiels comme le carburant et le sucre, ainsi qu’un important écart entre le taux de change officiel et le taux du marché parallèle.
Depuis lors, des progrès ont été accomplis. La croissance s’est légèrement accélérée, les pénuries de sucre ont été résorbées grâce à la libéralisation du secteur, et la discipline budgétaire s’est renforcée. Cela étant, des défis importants subsistent : les pénuries de carburant continuent de peser sur l’activité économique et sur la population, l’écart entre le taux officiel surévalué et le taux parallèle reste significatif et la croissance économique est à peine supérieure à la croissance démographique, si bien que le revenu par habitant augmente très peu. Les avancées enregistrées sont donc encourageantes, mais elles doivent être consolidées par une poursuite déterminée du plan de réforme du Gouvernement.
3)Comment évaluez-vous la situation économique actuelle au Burundi ?
La situation économique du Burundi s’est améliorée en 2025, portée par la hausse des exportations d’or et de café (en valeur et en volume), une croissance plus robuste, une inflation en forte baisse et une appréciation du taux de change parallèle. Cette évolution reflète à la fois un environnement externe favorable en 2025 (avec la forte hausse des prix de l’or et du café), mais aussi les efforts des autorités pour renforcer la discipline dans les politiques budgétaire et monétaire dans le cadre de leur plan de stabilisation macroéconomique.
Les perspectives sont positives, mais elles demeurent conditionnées à la poursuite des réformes et au maintien d’une discipline macroéconomique rigoureuse, car le contexte favorable en termes de prix de l’or et du café ne peut pas être considéré comme acquis. C’est en consolidant ces premiers résultats, en réduisant progressivement les déséquilibres et en s’attaquant aux contraintes structurelles que le Burundi pourra concrétiser sa vision ambitieuse de développement 2040-2060.
Une évaluation plus complète de la situation des défis et des perspectives économiques est disponible au public «Burundi : Consultations au titre de l’Article IV pour 2026 ».« Avec de bonnes réformes, le Burundi peut devenir une des économies les plus dynamiques d’Afrique ».
4)Le FMI a souvent souligné l’importance des réformes économiques. Parmi celles engagées récemment, lesquelles pourraient avoir l’impact le plus transformateur pour le Burundi à moyen terme ?
Sans hésitation, la réforme du marché des changes est, à mes yeux, la réforme la plus transformatrice pour le Burundi à court et moyen terme. L’unification du taux de change, davantage de flexibilité et une libéralisation progressive du marché permettraient de réduire les distorsions qui freinent aujourd’hui l’économie et de mettre fin aux difficultés d’accès aux devises au taux officiel. Les bénéfices potentiels sont considérables. Je n’en citerai que quatre.
Premièrement, cela permettrait une réduction significative et très rapide de la pénurie de carburant. Deuxièmement, cela enlèverait un obstacle majeur à l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers qui voient d’un très mauvais œil le régime de change actuel et préfèrent malheureusement se tourner vers d’autres pays ou différer leurs investissements. Troisièmement, cela constituerait un coup d’accélérateur pour les secteurs exportateurs en doublant la valeur des exportations en francs Burundais. Dans le secteur du café en particulier, cela permettrait d’augmenter le prix du café cerise payé aux caféiculteurs et donc de redynamiser la filière. Quatrièmement, l’unification du taux de change entrainerait mécaniquement un doublement de la valeur de l’aide au développement des partenaires dépensés en franc Burundais.
À l’heure actuelle, si un partenaire fournit 100 USD aux bénéficiaires (des enfants dans une cantine scolaire, des réfugiés dans un camp par exemple) ne reçoivent que 300 000 francs Burundais alors qu’ils devraient recevoir le double.
Cette réforme est donc un levier essentiel pour permettre au Burundi d’accélérer la croissance et réduire la pauvreté et in fine d’atteindre ses ambitions de développement.
Bien entendu, sa mise en œuvre doit être soigneusement préparée, précédée et accompagnée par des politiques macroéconomiques appropriées qui permettront de minimiser les risques et les coûts afférents à cette réforme. Pour autant nos analyses soulignent que les gains attendus seraient très largement supérieurs aux coûts potentiels. A l’inverse, sans cette réforme, il y a un risque que le Burundi reste confiné dans une situation de croissance faible et d’inflation élevée, demeure évité par les investisseurs internationaux et continue d’accumuler du retard sur ses voisins de la Communauté d’Afrique de l’Est.
« Un taux de change plus proche des réalités du marché est avant tout un outil au service de l’activité, de la compétitivité et du développement »
5)Pourquoi la réforme du marché des changes est-elle si difficile à mettre en œuvre ?
La réforme du marché des changes est difficile parce qu’elle touche à la fois à des questions économiques, politiques et même symboliques.
D’abord, certains craignent qu’une unification du taux de change n’entraîne une hausse de l’inflation et pénalise les ménages les plus vulnérables. Ces préoccupations sont compréhensibles, mais erronées. Tout d’abord, j’inverserai l’argument. Le taux de change fixe actuel (autour de 3 000 francs burundais pour un dollar depuis trois ans) a-t-il protégé les Burundais contre l’inflation ? La réponse est non. Le pays a connu depuis 2023 une inflation cumulée très élevée, autour de 100 %, qui a fortement érodé le pouvoir d’achat des ménages, notamment les plus pauvres. S’agissant de l’impact potentiel de l’unification du taux de change sur les prix, aujourd’hui la quasi-totalité des produits importés le sont au taux parallèle et ne seront donc pas affectés directement par l’ajustement du taux officiel.
Le seul produit qui verrait son prix ajusté est le carburant, car c’est un des derniers produits importés au taux officiel ; c’est d’ailleurs pour cela que son approvisionnement reste si limité. D’après les opérateurs privés du secteur, l’ajustement du taux de change, et du prix du litre de carburant, permettrait un approvisionnement suffisant et continu. Pour limiter l’impact sur les ménages les plus vulnérables, un mécanisme de subventions ciblées, sur le transport par exemple, pourrait être mis en place. C’est ce qui a été fait en Ethiopie.
Les expériences internationales montrent qu’avec un accompagnement approprié et des politiques macroéconomiques solides, les bénéfices de la réforme dépassent largement les coûts de la transition. On peut noter que l’Ethiopie, après avoir ajusté son taux de change de 100 % en 2024, n’a subi aucune hausse de l’inflation. Au contraire l‘inflation a baissé, passant de 21 % en 2024 à 13 % en 2025 et même sous les 10 % début 2026.
Au-delà des considérations économiques, il existe aussi une dimension symbolique forte autour du taux de change. La monnaie est un attribut important de la souveraineté, et l’ajustement du taux de change est parfois associé, à tort, à une idée de déclassement ou de perte de statut économique. Or, la force d’une économie ne se mesure pas à un taux de change administrativement maintenu, mais au dynamisme de sa croissance, à sa capacité à attirer des capitaux, à soutenir ses exportations, à attirer les investissements et à créer des emplois. Un taux de change plus proche des réalités du marché est avant tout un outil au service de l’activité, de la compétitivité et du développement. Croire qu’une monnaie artificiellement forte est signe de puissance est une erreur. Cela contribue en réalité à affaiblir l’économie et le pays.
Enfin, comme dans de nombreux pays, les réformes qui réduisent les distorsions économiques peuvent remettre en cause certaines situations de rente ou d’avantages acquis. C’est pourquoi elles nécessitent souvent un fort leadership politique, une communication claire et une vision de long terme. Mais les gains potentiels pour le Burundi sont considérables : une meilleure disponibilité des devises, un environnement plus favorable aux entreprises et aux investisseurs et des conditions plus propices à une croissance durable et inclusive.
6)Quel message souhaitez-vous adresser aux Burundais concernant les perspectives économiques du pays et les opportunités qui se présentent pour les années à venir ?
« Soyez optimistes, soyez ambitieux, soyez exigeants ».
« Soyez optimistes ». Le Burundi dispose d’atouts considérables : une population jeune et dynamique, des ressources importantes, une position géographique stratégique et un potentiel économique encore largement inexploité. Les progrès observés récemment montrent que lorsque de bonnes politiques économiques sont mises en œuvre, les résultats peuvent être rapides et significatifs.
« Soyez ambitieux ». Le pays ne doit pas se contenter de petits progrès. Il peut aspirer à une croissance plus forte, à davantage d’emplois et à une réduction durable de la pauvreté. Comme je le dis souvent, le Burundi pourrait devenir une des économies les plus dynamiques d’Afrique, avec une croissance à deux chiffres.
« Soyez exigeants ». Enfin, il est important que les citoyens restent exigeants et engagés. Un dialogue soutenu entre les autorités, les citoyens et l’ensemble des parties prenantes contribuera à ancrer les réformes dans la durée. Les principaux axes de réforme sont bien identifiés et leur mise en œuvre progressive requerra un effort partagé et une vision commune de long terme.
7)Pour conclure, à titre personnel, que retiendrez-vous du Burundi ?
À titre personnel, je retiendrai du Burundi avant tout un pays magnifique, surprenant et profondément attachant. J’ai particulièrement apprécié la beauté de ses paysages, la richesse de sa culture, mais aussi et surtout l’énergie et la chaleur de sa population. Durant ces trois années, j’ai eu le privilège de découvrir ses régions et ses sites, souvent méconnus à l’extérieur. Je ne peux pas tout citer, mais je pense à la quiétude du lac aux oiseaux à Kirundo, aux impressionnantes chutes de Karera, au vert resplendissant des plantations de thé de Teza, à l’énergie des tambourinaires de Gishora et bien sûr au majestueux lac Tanganyika qui offre parmi les plus beaux couchers de soleil d’Afrique de l’Est.