Le salaire des fonctionnaires stagnent pendant quatre ans. Ce qui bloque la carrière et impacte la sécurité sociale. Le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) reste bas. Les recrutements, les mutations et les redéploiements inquiètent. Une leader syndicaliste qui milite pendant plus de 20 ans décrit les faits
Marie Bukuru, ex-secrétaire exécutif de la Confédération des Syndicats du Burundi (COSYBU) et présidente du Syndicat National des Travailleurs de la Santé (SNTS) défend les droits d’un travailleur depuis bientôt 20 ans.
Pour elle, les conditions de vie d’un travailleur sont moyennes voire basses en matière de qualité. Cependant, la situation diffère d’un secteur à un autre.
Partant du secteur public, Mme Bukuru précise que ces conditions sont moyennes et se détériorent du jour au jour. Elle déplore par ailleurs qu’elles soient affaiblies par le gel des annales. « Pendant quatre ans, la carrière des travailleurs publics, parapublics et ceux des sociétés mixtes est en situation critique. Le gel des annales a bloqué la carrière. Il n’existe plus de cotisations. Pourtant, avec ces annales, le salaire de base connaissait une hausse chaque année», rappelle-elle.
Mme Bukuru indique que le travailleur est resté au même stade depuis le 31 décembre 2015, date du gel des annales à nos jours. Le salaire n’a pas augmenté pendant quatre ans. Logiquement, il a baissé si on tient compte de la valeur de la monnaie burundaise (elle se déprécie) et le coût des produits sur le marché (toujours en hausse).
Les moyens d’épanouissement d’un travailleur ont régressé. Selon elle, il n’est pas facile de contracter un crédit important lorsque le salaire est stable.
Même pour le secteur de l’enseignement qui a bénéficié de l’indemnité d’ajustement, les annales ont été bloquées.
« Cette indemnité n’est pas indexée sur le salaire de base. Peut-être que celle-ci a amélioré les conditions de vie des enseignants sur les quatre ans, mais la pension sera empiétée. Cette indemnité est comparée à une assiette servie pour manger sans rien investir. Le secteur est donc moins souffrant en face d’un lendemain (carrière) en proie à la souffrance », précise la leader syndicaliste.
Marie Bukuru, leader syndicaliste : « Même si la famille était complète, le revenu précaire d’un travailleur (payer deux rations, laisser les enfants avec un seul parent…) ne favorise pas le travail décent »
La protection sociale moins assurée
Suite au gel des annales, les effets sur la protection sociale, c’est-à-dire les cotisations à l’Institut National de Sécurité Sociale, à Office National des Pensions et Risques Professionnels (ONPR) et à la Mutuelle de la Fonction Publique (MFP) stagnent, explique Mme Bukuru.
Pour elle, dans ces organismes de protection sociale (INSS et ONPR), les travailleurs continuent à aller à la retraite. « Celui qui part en 2016, en 2017… sa pension n’est pas majorée. Elle est calculée à partir de la situation de 2015. La pension est rabaissée de 4 années», regrette-t-elle avant de souligner que cette pension est dérisoire.
Quant à la mutuelle, les médicaments sont achetés grâce au paiement des suppléments. « Comme pendant 4 ans les recettes pour l’achat des médicaments n’ont pas évolué, il est difficile de satisfaire la demande de ses affiliés », lâche la syndicaliste.
Un SMIG qui date des années 80
La convention sur le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) n’a pas évolué depuis plus de 30 ans. Une ordonnance ministérielle de 1988 fixe le salaire minimum du plus petit agent de la fonction publique à 160 FBu par jour dans les centres urbains de Bujumbura et Gitega, soit 4 800 FBu par mois et 105 FBu dans les milieux ruraux, soit 3 150 FBu par mois.
Ce qui n’a rien à voir avec les réalités observées sur terrain. Un travailleur agricole par exemple touche entre 1500 FBu et 2000 FBu par jour, soit 45.000 FBu et 60.000 FBu par mois. De même un manœuvre sur un chantier de construction gagne entre 3500 FBu et 4 000 FBu par jour, soit 105 000 FBu et 120 000 FBu par mois.
« Egalement, le Burundi est champion du salaire le plus bas dans la Communauté Est Africaine. Les membres de la communauté se demandent comment on parvient à joindre les deux bout du mois avec un tel salaire », s’exclame Mme Bukuru.
Le secteur privé teinté d’irrégularités
La syndicaliste s’inquiète que le secteur privé exploite ses employés. « On cache souvent la réalité. Des employeurs sous-déclarent l’effectif des travailleurs. Parfois, les employés deviennent complices et acceptent qu’on cotise moins pour eux moyennant des pots de vins. Les conséquences ne sont pas directes et se remarquent à la retraite via la pension complémentaire perçue. Il existe même des employeurs qui osent payer le net et retirent les cotisations pour la pension et la mutuelle et n’envoient pas ces montants à destination. C’est une forme de malversation», informe-t-elle.
Aussi, fait remarquer Mme Bukuru, pas mal d’employés sont embauchés sans test de sélection voire en qualité de stagiaires. Cela pour être licenciés par après sans conditions.
Les recrutements, les mutations, les redéploiements enfoncent le travailleur
D’après Mme Bukuru, la question des recrutements, des mutations, des redéploiements est très délicate. En 2011, témoigne-t-elle, j’ai participée au redéploiement dans le secteur de la santé. Il y a eu moins de remous, car cela s’est fait objectivement.
« Pour le moment, ce qui se passe dépasse l’entendement. Des conventions sont violées, entre autres la convention 156 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) concernant les travailleurs qu’ont des responsabilités familiales », explique-t-elle.
Même si la famille était complète, le revenu précaire d’un travailleur (payer deux rations, laisser les enfants avec un seul parent…) ne favorise pas le travail décent.
Pire encore, lorsqu’un parent chef de ménage est balancé loin de son foyer, le gouvernement doit voir quelles stratégies adopter pour cadrer les mutations et les redéploiements.
La leader syndicaliste revient sur les recrutements qui ne respectent plus le statut général des fonctionnaires, le code du travail et le règlement d’entreprise. « Nous remarquons beaucoup de recrutement au moment où nos employeurs disent qu’il n y a pas d’argent pour augmenter les salaires. Ainsi, ils augmentent les charges plutôt que de corriger les charges existantes et analyser les besoins réels par rapport au budget disponible. Ces recrutements se font quelquefois sans tenir en considération les compétences et les capacités intellectuelles», martèle-t-elle.
Quand le travailleur est mécontent, la production en souffre et la croissance économique ralentit. Le dégel des annales qui doit être intégré dans la nouvelle politique salariale nécessite un dialogue franc et sincère auquel sont associés les syndicalistes et les experts en la matière. Cela parce qu’il est difficile de savoir comment régulariser ceux qui seront en retraite, ceux qui continueront à travailler ainsi que la part patronale des institutions de sécurité sociale.
Si la volonté de dialogue social s’exprime, Mme Bukuru annonce que les régularisations peuvent s’échelonner sur un certain temps
Quant au Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, elle conseille l’Etat de conduire une étude sur la situation des salaires dans tous les secteurs publics et privés (ceux-ci se référant souvent au public). L’inspection du travail devrait jouer pleinement son rôle.
Les recrutements, les mutations et les redéploiements devraient respecter la loi. Normalement, il ne fallait pas séparer les familles au profit des jeunes employés. Le souhait pour le secteur privé est d’embaucher ceux qui sont productifs et qu’il est capable de prendre en charge.
Les travailleurs doivent à leur tour défendre leurs intérêts matériels (salaires, conditions sécuritaires, ressources humaines de qualité) et moraux. Les syndicalistes veillent à leur tour à ce que les conditions pour exercer un travail décent soient remplies.
-Quelques articles de la Convention 105 de l’OIT :
Article 3 : En vue d’instaurer l’égalité effective de chances et de traitements pour les travailleurs des deux sexes, chaque pays membre doit, parmi ses objectifs de politique nationale, viser à permettre aux personnes ayant des responsabilités familiales qui occupent ou désirent occuper un emploi d’exercer leur droit de l’occuper ou de l’obtenir sans faire l’objet de discrimination et, dans la mesure du possible, sans conflit entre leurs responsabilités professionnelles et familiales.
Article 4 : En vue d’instaurer l’égalité effective de chances et de traitements pour les travailleurs des deux sexes, toutes les mesures compatibles avec les conditions et possibilités nationales doivent être prises pour:
* (a) permettre aux travailleurs ayant des responsabilités familiales d’exercer leur droit au libre choix de leur emploi;
* (b) tenir compte de leurs besoins en ce qui concerne les conditions d’emploi et la sécurité sociale.
Article 5 :
Toutes les mesures compatibles avec les conditions et possibilités nationales doivent également être prises pour:
* (a) tenir compte des besoins des travailleurs ayant des responsabilités familiales dans l’aménagement des collectivités, locales ou régionales;
* (b) développer ou promouvoir des services communautaires, publics ou privés, tels que des services et installations de soins aux enfants et d’aide à la famille.