Les messages de haine touchent aujourd’hui toutes les générations et différents secteurs de la société. A l’approche des élections de 2027, le CENAP appelle à prévenir ces risques afin de favoriser des élections pacifiques, saines et respectueuses de la dignité de chaque citoyen. Ces préoccupations ont été exprimées ce 28 août 2026, lors d’un dialogue intergénérationnel organisé à Bujumbura
La prévention des conflits commence souvent bien avant que les violences n’éclatent.
Selon Libérate Nakimana, directrice du Centre d’Alerte et de Prévention des Conflits (CENAP), ce dialogue intergénérationnel est consacré à une question devenue particulièrement importante pour la paix, la cohésion sociale et la stabilité du pays et de la région. Celle-ci est la lutte contre les messages de haine en ligne et la désinformation au Burundi et dans la région des Grands Lacs.
Pour Mme Nakimana, les messages de haine constituent un phénomène qui dépasse aujourd’hui les frontières des générations, des institutions et des secteurs de la société.
« La haine, les discours d’exclusion, la manipulation de l’information et la propagande ne sont malheureusement pas des phénomènes nouveaux dans notre société », rappelle-t-elle avant d’indiquer que dans l’histoire récente, les périodes électorales ont souvent été des moments particulièrement sensibles au cours desquels les divergences politiques pouvaient se transformer en tensions, en accusations, en stigmatisations et parfois en violences.
Mme Nakimana reconnait que les adversaires politiques ont, à certaines périodes, utilisé des messages destinés à discréditer l’autre, à susciter la peur, à mobiliser les émotions ou à renforcer les divisions entre les communautés.
La puissance des outils technologiques, un grand danger
La directrice du CENAP informe que ce qui est nouveau aujourd’hui n’est donc pas nécessairement l’existence des messages de haine ou de la désinformation, mais plutôt la puissance des outils technologiques qui permettent de les produire, de les amplifier et de les diffuser à une vitesse sans précédent.
Avec les réseaux sociaux, les plateformes numériques, les applications de messagerie et les nouveaux outils d’intelligence artificielle, un message peut aujourd’hui atteindre, en quelques minutes, des milliers voire des millions de personnes.
« Une information fausse peut être présentée comme une vérité, une image peut être sortie de son contexte, une vidéo peut être manipulée et un discours de haine peut être relayé massivement avant même que les faits ne puissent être vérifiés », fait-elle remarquer.
Cette évolution interpelle particulièrement, d’après Mme Nakimana, parce que les conséquences de ces pratiques peuvent être considérables. La désinformation détruit la confiance dans les institutions, dans les médias et entre les citoyens.
Et d’insister : « Les messages de haine alimentent la peur, la méfiance et la stigmatisation. Ils peuvent opposer les communautés, les générations, les femmes et les hommes, les citoyens selon leurs appartenances politiques ou sociales ».
Elle signale par ailleurs que dans des sociétés qui ont connu des périodes de conflits et de violences, ces messages peuvent réveiller des blessures anciennes, réactiver des traumatismes et créer un environnement favorable à la confrontation.
Dans la région des Grands Lacs où les dynamiques politiques et sécuritaires des différents pays sont étroitement liées, les conséquences peuvent même dépasser les frontières nationales. Et de marteler : « Un message irresponsable publié au Burundi peut être repris ailleurs, interprété différemment et contribuer à alimenter des tensions dans une autre communauté ou un autre pays ».
Un enjeu de prévention
La lutte contre les discours de haine et la désinformation est considérée, signale Mme Nakimana, non seulement comme une question liée à l’utilisation responsable des réseaux sociaux, mais également comme un enjeu de prévention des conflits, de consolidation de la paix et de protection de la cohésion sociale.
« Notre responsabilité collective est d’autant plus grande que notre pays se prépare progressivement à de nouvelles échéances politiques, notamment les élections présidentielles de 2027 », déclare-t-elle, avant de souligner que les périodes électorales sont des moments essentiels de la vie démocratique.
Elles doivent permettre aux citoyens de faire des choix libres et éclairés sur la base de programmes, d’idées et de visions différentes pour l’avenir du pays. Elles ne doivent pas devenir des périodes où la peur, la manipulation, la diffamation, la haine ou la désinformation prennent le dessus sur le débat démocratique.
« Nous devons dès aujourd’hui réfléchir à la manière dont nous pouvons prévenir ces risques afin que les futures échéances électorales soient des moments de compétition politique saine, pacifique et respectueuse de la dignité de chaque citoyen », confie Mme Nakimana.
Elle avertit que la lutte contre les messages de haine doit commencer par un engagement des acteurs politiques à privilégier le débat d’idées et à éviter toute instrumentalisation de la peur, de la haine ou des divisions.
Pour les médias, le journalisme professionnel doit continuer à constituer un rempart contre la rumeur et la manipulation. La vérification des faits, le respect de l’éthique professionnelle, la contextualisation de l’information et la promotion d’un débat contradictoire sont autant de moyens de renforcer la confiance du public.
Les influenceurs, une autre force
Mme Nakimana signale que les influenceurs sociopolitiques occupent aujourd’hui une place particulièrement importante dans la formation de l’opinion publique, notamment auprès des jeunes.
Leur influence leur confère une responsabilité particulière. Leur parole peut contribuer à apaiser les tensions et à promouvoir le dialogue, mais elle peut aussi, lorsqu’elle est utilisée de manière irresponsable, amplifier rapidement la haine, la désinformation et la polarisation.
Les jeunes, estime-t-elle, ne doivent pas être considérés uniquement comme des victimes potentielles de la manipulation numérique. Ils doivent être reconnus comme des acteurs à part entière de la prévention des conflits et de la construction de la paix.
Ils sont parmi les principaux utilisateurs des technologies numériques et disposent d’une créativité, d’une capacité d’innovation et d’une influence considérables.
Il est donc essentiel de les accompagner afin qu’ils développent les compétences nécessaires pour analyser l’information, vérifier les sources, identifier les manipulations et résister aux tentatives d’instrumentalisation.
De même, les femmes, qui jouent un rôle central dans la cohésion des familles et des communautés, doivent être pleinement associées aux initiatives de sensibilisation et de prévention.
« Nous devons notamment veiller à ce que les femmes et les jeunes filles ne soient pas exposées à des formes spécifiques de cyberharcèlement, d’intimidation et de violence en ligne », explique la patronne du CENAP.
Au-delà de la sensibilisation, elle invite à promouvoir la vérification des informations, à développer des mécanismes d’alerte précoce face aux discours susceptibles d’alimenter les violences, à renforcer les capacités des journalistes, des jeunes, des femmes et des influenceurs, mais aussi à encourager les partis politiques et leurs militants à adopter des comportements responsables dans l’espace numérique.
Elle appelle également à réfléchir à la manière de créer des réseaux de collaboration entre les institutions publiques, les médias, la société civile, les leaders religieux, les acteurs politiques et les acteurs du numérique afin de réagir collectivement et rapidement lorsque des contenus susceptibles de provoquer des tensions apparaissent.
Les périodes électorales doivent permettre aux citoyens de faire des choix libres et éclairés sur la base de programmes, d’idées et de visions différentes pour l’avenir du pays.
Appel particulier à la jeunesse
Pour Mme Nakimana, les réseaux sociaux ne sont pas seulement un espace où on consomme l’information. Ils sont devenus un espace où se construit notre société.
Chaque commentaire, chaque publication, chaque vidéo partagée peut contribuer soit à rapprocher les citoyens, soit à les diviser. Il existe donc un besoin d’une jeunesse consciente de son pouvoir et de sa responsabilité.
« Une jeunesse capable de questionner avant de partager, de vérifier avant de croire, de dialoguer avant de condamner et de construire avant de détruire », dit-elle avant d’interpeller les adultes, les responsables politiques et institutionnels, les médias, les leaders religieux et communautaires afin qu’ils accompagnent cette jeunesse et lui donnent les moyens de devenir une force de paix plutôt qu’une cible de manipulation.
La prévention des conflits commence souvent bien avant que les violences n’éclatent. Elle commence par la capacité d’une société à reconnaître les signes de tension, à écouter les uns et les autres, à corriger les fausses informations, à combattre les discours qui déshumanisent l’autre et à maintenir ouverts les espaces de dialogue.
Mme Nakimana rappelle que le meilleur moment pour agir contre la haine et la désinformation n’est pas lorsque leurs conséquences deviennent visibles, mais maintenant.
A l’approche des prochaines échéances politiques, elle appelle à une responsabilité collective afin de contribuer à un environnement où la compétition politique ne se transforme pas en confrontation sociale, où les différences d’opinion ne deviennent pas des facteurs de haine et où les technologies numériques servent davantage à informer, à éduquer et à rapprocher qu’à diviser.
Le dialogue avait pour objectif de créer un espace de confiance, de dialogue et de responsabilité partagée entre les différents acteurs de la vie sociopolitique du Burundi.