Le nouveau découpage administratif bouleverse profondément l’organisation territoriale en réduisant le nombre de provinces et de communes tout en augmentant l’effectif des zones et des collines. Présentée par les autorités comme un outil de rationalisation et de proximité, la réforme suscite néanmoins des inquiétudes parmi la population, notamment en ce qui concerne l’accès aux services de base et à la justice. Entre promesses d’efficacité et réalités contraignantes, les Burundais attendent de voir si cette nouvelle organisation administrative simplifiera ou compliquera leur quotidien.
Le 25 septembre 2025, une synergie des médias burundais, regroupant Bonesha FM, Isanganiro, Rema FM, Izere FM, Radio Ijwi ry’Umukenyezi, Radio Bena, Radio-Télévision Buntu ainsi que les journaux Iwacu et Burundi Eco, a consacré ses programmes à l’analyse du nouveau découpage administratif du pays.
Ce changement majeur est issu de la loi organique n°1/05 du 16 mars 2023 portant détermination et délimitation des provinces, des communes, des zones, des collines et/ou quartiers de la République du Burundi.
Alors que les autorités affirment vouloir rationaliser la gouvernance et rapprocher l’administration des citoyens, de nombreuses inquiétudes émergent sur le terrain, notamment quant à l’accès à la justice et aux services administratifs.
Une réforme profonde du maillage administratif
La loi définit avec précision les nouvelles entités. La province est décrite comme une division territoriale placée sous l’autorité d’un délégué du pouvoir central etsubdivisée en communes. La commune, quant à elle, est une entité décentralisée, dotée de la personnalité juridique et de l’autonomie organique et financière, subdivisée en zones. Ces dernières sont des circonscriptions déconcentrées sous l’autorité d’un représentant communal, elles-mêmes divisées en collines ou quartiers. La colline demeure la cellule de base en milieu rural, tandis que le quartier correspond à une communauté localisée en zone urbaine.
L’article 3 de la loi marque une rupture notable : le Burundi passe de 18 provinces à seulement cinq, de 119 communes à 42, tandis que le nombre de zones augmente, passant de 339 à 451 et celui des collines ou quartiers de 2 010 à 3 044. Les nouvelles provinces portent désormais les noms de Buhumuza, Bujumbura, Burunga, Butanyerera et Gitega, avec pour chefs-lieux respectifs Cankuzo, Bujumbura, Makamba, Ngozi et Gitega. Chaque province est dirigée par un gouverneur, chaque commune par un administrateur communal supervisé par un conseil communal.
Si sur le papier, la réforme vise à rendre l’administration plus efficace et à adapter la gouvernance aux réalités démographiques et, sur le terrain, de nombreuses voix s’élèvent pour souligner les défis pratiques.
Rumonge : des citoyens inquiets pour l’accès à la justice
Dans la province de Burunga, les habitants de la zone Mudende, en commune Rumonge, expriment leurs préoccupations. Ils demandent que le tribunal de résidence, autrefois situé dans l’ancienne commune de Buyengero, soit maintenu afin de leur faciliter l’accès à la justice. Désormais, se rendre auprès de l’administrateur communal est devenu plus difficile, car le bureau se trouve loin de leur lieu de résidence.
Au marché de Kabumburi, plusieurs citoyens expliquent que les conflits nécessitant l’intervention de l’administrateur sont désormais plus complexes à régler, les déplacements étant très coûteux. « Ce n’est pas du tout facile pour nous. Lorsque l’administrateur était proche, nous pouvions facilement lui exposer nos problèmes. Aujourd’hui, avec nos moyens limités, c’est devenu compliqué », regrette un habitant. Un autre abonde : « Nous sommes pauvres et c’est difficile pour nous de voyager sur de longues distances. La route vers le nouveau chef-lieu communal est longue et les frais de transport sont chers. Certains finissent par abandonner leurs démarches. »
Toutefois, la population reconnaît que pour l’instant, les tribunaux de résidence continuent à fonctionner dans leurs anciennes implantations. Ce qui constitue un soulagement. « Les tribunaux de résidence continuent à rendre service aux citoyens. Lorsqu’ils sont proches de nous, cela réduit les déplacements, surtout que les frais de transport sont devenus très élevés », témoigne un autre citoyen. Mais une crainte persiste : si ces juridictions venaient elles aussi à être transférées vers les nouveaux chefs-lieux, l’accès à la justice deviendrait extrêmement compliqué. Selon plusieurs habitants, cela entraînerait des surcharges dans les tribunaux centralisés, rendant le processus encore plus lourd pour le citoyen lambda.
Cankuzo : des zones administratives encore en apprentissage
Dans la province de Buhumuza, les habitants de la commune Cankuzo ne savent pas encore clairement où obtenir leurs documents administratifs. La confusion concerne particulièrement les certificats d’état civil. Même les fonctionnaires des zones ne maîtrisent pas encore les compétences exactes qui leur sont attribuées. Marie Rose Nahimana, administratrice communale de Cankuzo, reconnaît la difficulté. « Il faudrait former les responsables des zones pour qu’ils sachent quels documents ils peuvent délivrer aux citoyens et lesquels doivent être validés au niveau communal », explique-t-elle.
Elle souligne aussi que la population doit être sensibilisée. « Les habitants ne savent pas encore quels documents le chef de zone peut leur fournir. C’est pourquoi beaucoup se rendent directement à la commune. Lorsque cela arrive, nous les informons que certains papiers peuvent être obtenus dans les zones. » Selon Mme Nahimana, les chefs de zones étant nouveaux, ils ont besoin d’accompagnement et de formation pour bien remplir leurs fonctions. Elle confie qu’elle est obligée de se déplacer elle-même dans certaines zones pour signer certains documents, comme les cartes nationales d’identité. La commune de Cankuzo est composée des zones de Cankuzo, Gitanga, Minyare et Kigamba, qui doivent désormais s’adapter à leurs nouvelles responsabilités.
Ngozi : entre simplification et coûts supplémentaires
A Ngozi dans la province de Butanyerera, les citoyens constatent que certains documents, comme les cartes d’identité nationale ou les actes de naissance peuvent être préparés au niveau zonal, mais doivent encore transiter par le bureau communal pour être validés et estampillés. Cette collaboration entre les chefs de zone et les administrateurs communaux vise à accélérer les procédures, mais elle entraîne parfois des complications. « On nous enregistre à la zone, puis on nous dit que le dossier sera envoyé à la commune pour signature et cachet », raconte un habitant de la zone Makaba.
Le chef de zone de Makaba, Jérôme Mvuyekure, confirme que les services zonaux et communaux travaillent en étroite collaboration. Toutefois, certains actes comme les célébrations de mariages restent du ressort exclusif du niveau communal. Or, les habitants regrettent que les distances et les frais de transport rendent ces déplacements difficiles. Beaucoup d’entre eux demandent que les mariages puissent être célébrés directement au niveau des zones. Ce qui réduirait les coûts pour la population.
La société civile appelle à un accompagnement
Face à ces difficultés, la société civile plaide pour une mise en œuvre progressive et adaptée. Pour Faustin Ndikumana, directeur national de l’ONG Parole et Action pour le Réveil des Consciences et l’Evolution des Mentalités (PARCEM), il est essentiel que les services autrefois rendus au niveau communal soient véritablement transférés vers les zones pour rapprocher l’administration des citoyens. « L’Etat doit mobiliser les moyens nécessaires et recruter un personnel compétent afin que cette réforme ait un impact positif sur la population », insiste-t-il. Il met également en garde contre les risques de corruption qui pourraient entraver la réussite de ce projet.
M.Ndikumana souligne par ailleurs que les défis liés aux pénuries de carburant, aux coupures d’électricité et à la lenteur d’internet constituent de sérieux obstacles à la réorganisation administrative. Selon lui, il appartient aux administrateurs communaux de soutenir les chefs de zone en leur donnant les moyens nécessaires pour servir efficacement la population et rendre la réforme bénéfique.
Entre promesses et réalités
En définitive, différents observateurs estiment que le nouveau découpage administratif du Burundi suscite à la fois des attentes et des inquiétudes. La réduction du nombre de provinces et de communes vise à rationaliser la gouvernance, mais l’augmentation des zones et des collines exige une réorganisation minutieuse. Si certains services commencent à être disponibles au niveau zonal, l’accès à la justice et aux documents administratifs demeure un défi pour de nombreux citoyens, en particulier ceux vivant loin des chefs-lieux.
La réussite de la réforme dépendra de la capacité de l’Etat à former les responsables locaux, à mobiliser les moyens logistiques et à veiller à ce que les services soient réellement rapprochés de la population. Pour l’heure, les Burundais oscillent entre espoir et scepticisme en attendant de voir si cette nouvelle architecture administrative allègera ou compliquera davantage leur quotidien.