Site icon Burundi Eco

Plus d’un million de personnes travaillent dans l’épargne informelle

Les Groupes d’Epargne (GE) n’occasionnent pas des changements importants. Toutefois, ils influencent les dynamiques internes des ménages. Plus d’un million de personnes sur environ 12 millions appartiennent à ces GE. Parmi eux, 80% sont des femmes. Cela ressort d’une étude intitulée « autonomisation des femmes vulnérables en Afrique de l’Est par le biais des systèmes d’épargne innovants : cas du Burundi » publié au mois de février par le Centre Universitaire de Recherche pour le Développement Economique et Social (CURDES)

Selon Michel Armel Ndayikeza, co-investigateur de l’étude, l’échec du système financier formel à atteindre la catégorie des pauvres fait qu’il y ait un développement d’un nouveau type de microfinance informelle adapté aux pauvres. Celui-ci s’appelle groupes d’épargne et de crédit.

Pour M.Ndayikeza, Ce sont des structures autogérées de 15 à 25 personnes. « Ce sont généralement des femmes ayant des antécédents ou un statut socio-économique similaire. Elles se réunissent pour économiser leur argent dans un lieu sûr. Cela pour accéder à de petits prêts et obtenir une assurance d’urgence en cas de besoin », explique l’économiste.

Au Burundi, informe le co-investigateur de l’étude, le phénomène de GE s’est développé très récemment suite aux longues périodes de conflits politiques et d’instabilité. Celles-ci ont augmenté la vulnérabilité de certaines catégories de la population, en particulier les femmes.

Des services financiers mal adaptés

En janvier 2021, informe M.Ndayikeza, le pays comptait 55 institutions financières accréditées par la Banque centrale dont 12 banques commerciales, 2 banques de développement, la poste et 40 institutions de microfinance.

« Bien qu’elles paraissent nombreuses, ces institutions fournissent des services financiers mal adaptés aux besoins de la majorité de la population. Ce qui fait que celle-ci reste prisonnière du secteur informel », fait-il remarquer.

Le co-investigateur de l’étude déplore que les garanties exigées pour accéder au crédit ainsi que le solde d’ouverture de compte et les frais de tenue de compte, notamment dans les banques limitent l’accès à ces services. Cela pour les populations les plus pauvres.

L’économie informelle occupe plus de la moitié de la main-d’œuvre mondiale et plus de 90% des micro et petites entreprises dans le monde.

Recours à l’informel

M.Ndayikeza signale que pas mal de personnes majoritairement pauvres recourent souvent au système financier informel, surtout dans le domaine des groupements d’épargne et de crédit. Pour eux, rappelle-t-il, le système financier informel est apte à répondre à leurs besoins.

En 2020, annonce-t-il, les membres des GE étaient estimés à 1 121 395. Imaginez-vous, souligne l’économiste, si ces groupements de plus d’un million de membres étaient reconnus par la législation et que chaque membre cotisait par exemple 4 mille FBu. Cela sera une somme d’environ 4 milliards de FBu qui circulerait légalement et qui serait bénéfique pour tout le pays conformément à l’organisation formelle.

Les services financiers informels sont principalement fournis par les groupes de solidarité basés dans les zones rurales dont les associations rotatives d’épargne et de crédit, les associations villageoises d’épargne et de crédit, les groupes communautaires d’épargne et de crédit ainsi que les groupes d’entraide.

Et de renchérir : « Ces GE sont habituellement financés par des organisations à but non lucratif et les institutions de microfinance ».

Dans ces services financiers informels, les femmes représentent plus de 76% tandis qu’elles ne représentent que 30% des clients des services financiers formels.

Des facteurs influençant l’appartenance au GE

En plus des exigences bancaires, Jean Claude Nyamweru, investigateur indique que les conditions socio-économiques influent également sur la participation dans les GE. Il cite notamment le manque d’argent, le manque d’information, la distance qui sépare le client et la banque, la présence d’un usurier local, l’éducation, la susceptibilité d’opérer dans le secteur informel, l’âge, l’occupation, les conditions de vie, l’aspect confiance…

Dans cette étude commanditée par CURDES, M.Nyamweru déclare que dans une enquête menée sur les femmes de Gatumba, 42% d’entre elles appartenant à des GE parviennent à encaisser mensuellement entre 50 et 250 mille FBu. Leur occupation principale n’étant que l’agriculture.

En prenant le même échantillon pour les femmes n’appartenant pas à des GE et œuvrant dans la même localité, 36% d’entre elles parviennent aussi à encaisser entre 50 et 250 mille FBu par mois. Leur activité principale étant le petit commerce.

Il conclut par ailleurs que les GE n’occasionnent pas de grands changements dans les ménages. Malgré cela, elles y influencent des dynamiques internes.

Une contribution pour les ménages

Ce qui bloque l’augmentation du niveau de vie de la femme est qu’elle tend toujours la main à son conjoint, affirme Francine Munezero, employée de Mother’s Union.

Pourtant, confirme-t-elle, on peut partir de l’élevage d’un lapin à l’élevage d’une vache. Les femmes sont capables de le faire et contribuer ainsi à l’amélioration du niveau de vie du ménage.

« Il suffit qu’elle ait une base. Celle-ci est son alphabétisation », tranquillise Mme Munezero.

Prisca Niyonsaba, membre du GE de Gatumba dans la commune Mutimbuzi de la province de Bujumbura témoigne qu’elle a débuté ses projets agricoles avec un capital de 40 mille FBu emprunté dans le groupement. « Au fur et à mesure, j’ai contracté un prêt de 400 mille FBu. Moi et mon époux avons acheté une vache actuellement en gestation », se réjouit-elle.

Dans les services financiers informels, les femmes représentent plus de 76% tandis qu’elles ne représentent que 30% des clients des services financiers formels.

Est-il permis de se prêter de l’argent ?

Normalement, les membres de GE ne devraient pas se prêter de l’argent, évoque Jean Paul Rudigi, directeur général de «Twitezimbere» microfinance. Il fait savoir que les membres des GE s’organisent et déposent leurs cotisations dans les microfinances. Et de marteler : « Si les microfinances sont surpassées, ils transfèrent les membres des GE à la Banque centrale ».

Edouard Niyonzima de l’association « Biraturaba » regrette que parfois ces GE soient des sources de conflits. Cela arrive surtout au moment du remboursement des prêts.

Par ailleurs, même la Banque centrale soutient ces GE via par exemple le Projet d’Appui à l’Inclusion Financière et Rurale du Burundi (PAIFAR-B). Lancé officiellement en 2018 pour une durée de 7 ans, PAIFAR-B contribue à l’augmentation des revenus des ménages ruraux. Cela pour une réduction durable de leur niveau de pauvreté.

Le PAIFAR-B est un projet du gouvernement financé à hauteur de 38, 6 millions USD avec un financement de 24, 9 millions USD du Fonds International de Développement Agricole (FIDA).

Il vise à renforcer l’inclusion financière des populations rurales (producteurs, organisations des producteurs, les femmes, les jeunes, les micro-entrepreneurs et les vulnérables), agricoles et non agricoles en comblant les écarts entre la demande et l’offre des services financiers et non financiers.

En raison du financement des micro-projets d’amélioration de l’alimentation et des activités génératrices de revenus, les GE bénéficient des crédits à travers les microfinances. Les ménages ruraux ciblés, inclus ceux du peuple autochtone bénéficie chacun d’une somme de 75 000 FBu transférée mensuellement sur leur compte. Cela afin de les familiariser avec le système bancaire.

Diane Josélyne Bizimana, chargée de l’inclusion financière à la Banque de la République du Burundi (BRB) recommande plutôt aux organisations qui promeuvent les GE de faire un partenariat à la BRB. Cela non pas pour les agréer, mais pour les enregistrer. Ce qui permettra de recenser en matière d’inclusion financière ceux qui œuvrent dans l’informel.

La Banque centrale peut les amener par après dans le secteur formel et étudier les modalités pour leur faciliter l’accès aux crédits.

Il se pourrait que l’inscription exige une somme de 100 mille FBu pour chaque GE.

Présence de l’économie informelle partout dans le monde

« L’économie informelle occupe plus de la moitié de la main-d’œuvre mondiale et plus de 90% des micro- et petites entreprises dans le monde », lit-on sur le site de l’Organisation Internationale du Travail. L’informalité est une caractéristique importante des marchés du travail mondiaux, avec des millions d’unités économiques opérant et des centaines de millions de travailleurs gagnant leur vie dans des conditions informelles. Ce site stipule que l’économie informelle se manifeste en effet sous des formes variées d’un pays à l’autre ou à l’intérieur des économies. Les mesures et processus de formalisation visant à favoriser la transition vers la formalité doivent être adaptés aux circonstances particulières rencontrées dans les différents pays et catégories d’unités économiques ou de travailleurs.

Le texte déplore que le travail dans l’économie informelle est souvent caractérisé par des lieux de travail petits ou indéfinis, des conditions de travail peu sûres et malsaines, un faible niveau de compétences et de productivité, des rémunérations basses ou irrégulières, une longue durée de travail et l’absence d’accès à l’information, aux marchés, aux services financiers, à la formation et à la technologie.

Insécurité du travailleur et de l’entreprise

Les travailleurs de l’économie informelle ne sont pas reconnus, enregistrés, régis ou protégés par la législation du travail ou la protection sociale. Les causes profondes de l’informalité comprennent des éléments liés au contexte économique, aux cadres juridique, réglementaire et politique et à certains micro-facteurs, tels que le faible niveau d’éducation, la discrimination, la pauvreté, l’absence d’accès aux ressources économiques, à la propriété, aux services financiers et autres services aux entreprises, ainsi qu’aux marchés. La forte prévalence de l’économie informelle est un défi majeur pour les droits des travailleurs et les conditions de travail décentes. Elle a des effets négatifs sur les entreprises, les recettes publiques, le champ d’action des gouvernements, l’harmonie des institutions et la concurrence loyale.

La promotion du travail décent exige une stratégie globale et intégrée recoupant plusieurs domaines politiques et impliquant un ensemble d’acteurs institutionnels et de la société civile à même de faire disparaître les aspects négatifs de l’informalité tout en préservant l’important potentiel de création d’emplois et de génération de revenu de l’économie informelle. Cette stratégie devrait œuvrer en faveur de la protection et de l’incorporation des travailleurs et des unités économiques de l’économie informelle dans l’économie formelle.

Quant à l’étude de CURDES, elle suggère l’importance d’offrir aux membres des GE des compétences techniques dans la conduite des affaires ainsi que le coaching pour booster leur esprit entrepreneurial. Elle conseille la mise en place d’un cadre légal adéquat et à amener ces GE à se regrouper en coopératives. Cela pour une bonne coopération avec le système financier formel.

Quitter la version mobile