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Quand le lac Tanganyika reprend ses droits

L’eau du lac Tanganyika continue à envahir la zone tampon. Elle gagne les plages de la capitale économique qui se rétrécissent de plus en plus. Les espaces jadis réservés aux jeux et loisirs sont occupés par les eaux et les déchets vomis par le lac. Les experts tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences économiques liées au non-respect du code de l’eau

Vers 11h du matin, un reporter de Burundi Eco débarque sur la plage dénommée « Nyabugete Beach ». Pendant longtemps, celle-ci était très animée surtout les week-ends et les jours fériés. Les citadins y séjournaient pour profiter de l’air frais au bord du lac et causer autour d’un verre. Paradoxalement, la nature en a décidé autrement. Une bonne partie (près de 80%) de la plage est sous l’eau.

Les pistes de danse, le podium, les balançoires, les ruelles, la salle de danse, les paillotes ont été entièrement inondées. Les digues de sable érigées pour arrêter la progression de l’eau ne résistent pas à la force des vagues. Ce cas illustre bel et bien les pertes économiques incommensurables liées à la montée des eaux du lac Tanganyika. Les investisseurs avaient pris d’assaut le littoral du lac Tanganyika pour y ériger des dizaines d’infrastructures socio-économiques. Le tourisme interne y était florissant. Les opérateurs économiques profitaient donc de la présence de la foule pour écouler les boissons. Mais en un laps de temps, c’est tout un business qui a été paralysé.

Nyabugete Beach de mal en point

Ces derniers jours, les plages ne sont pas animées. Les citadins fréquentent de moins en moins les lieux de loisirs et de détente aménagés le long du lac. Par conséquent, l’activité économique est en berne. Les exploitants assistent impuissamment à la montée de l’eau. Ils attendent la saison sèche pour redémarrer les activités.

La forte pluviométrie favorise les crues des affluents du lac Tanganyika. Ce qui est à l’origine de la montée des eaux du lac.

Au niveau de la plage Nyabugete Beach, les clients se comptent sur les doigts de la main. L’affluence n’est pas au rendez-vous. Les conséquences économiques de la montée des eaux du lac se font déjà sentir. A titre d’exemple, 5 caisses de Primus, 20 caisses de limonades et 5 caisses d’Amstel étaient consommés en un seul week-end. Par contre, la consommation actuelle varie entre 5 et 2 caisses pour la Primus 72 cl. Le nombre de caisses de limonades consommées a chuté sensiblement jusqu’à 5, comme le confirme Mme Elodie Irambona, gestionnaire à Nyabugete Beach. Elle informe que le chiffre d’affaires du week-end est passé de 2 millions de FBu à 700 000 FBu. En conséquence, une partie des employés est réduite au chômage technique.

Une manifestation des changements climatiques ?

L’environnementaliste et ami de la nature Albert Mbonerane tente d’expliquer ce qui est à l’origine de la montée des eaux du lac. Le Burundi a enregistré une forte pluviométrie au cours des trois derniers mois. Les pluies torrentielles liées au changement climatique entraînent  l’érosion du sol. La forte pluviométrie favorise les crues des affluents du lac Tanganyika. L’hypothèse de la rivière émissaire du lac Tanganyika, la Lukuga qui aurait été bouchée par les débris n’est pas à écarter.

De par le passé, la vie du lac a été caractérisée par une élévation cyclique de son niveau. La première montée des eaux a eu lieu en 1878 à l’époque où deux explorateurs Livingstone et Stanley étaient en visite dans la sous-région. Le niveau du lac est encore monté en 1938. A cette période, il y avait peu d’habitations au niveau du littoral du lac. Les dégâts étaient de faible importance. Le dernier cas en date était au lendemain de l’indépendance du Burundi en 1963. L’eau est montée jusqu’au niveau des bâtiments de la radio-télévision nationale. Les officiels de l’époque cités par l’ambassadeur Mbonerane affirment que la partie qui va de l’avenue du Large jusqu’à la chaussée d’Uvira en passant par le rond-point dit Chanic étaient sous l’eau. La RN3 qui relie la ville de Rumonge à la capitale économique était impraticable à certains endroits. Une étude de simulation d’une remontée des eaux du lac faite au lendemain des catastrophes de Gatunguru a montré qu’autour de 5000 ménages seraient touchés si jamais le niveau du lac revenait au niveau où il était en 1963-1964.

Le code de l’eau doit être respecté

Le Code de l’eau promulguée en 2012 est on ne peut plus clair en ce qui concerne le respect de la zone tampon. L’article 5 établit la zone tampon dans les 150 m à partir du littoral du lac Tanganyika. Malheureusement, la lecture que nous faisons de cette disposition est fausse, indique M. Mbonerane. En principe, les 150 m ne devraient pas être comptés à partir du bord du lac, mais plutôt compte tenu de la géomorphologie de l’espace, à partir du niveau le plus élevé da la dernière crue. Ce qui n’est pas le cas puisque les constructions ont été érigées jusque dans l’eau.

 

De plus, les affluents ne sont pas protégés. Des tonnes de terre et de déchets se déversent dans le lac. L’agriculture agresse la santé des rivières. Suite à l’érosion, les rivières drainent les alluvions jusqu’au lac Tanganyika. En conséquence, la sédimentation accélérée rétrécit de plus en plus l’espace occupé par les eaux. Ce qui cause en partie la montée des eaux. Quand l’environnement se révolte, il n’y a pas d’armes pour y faire face. La terre nous parle, écoutons ce qu’elle dit. Pour le cas précis, le lac Tanganyika nous parle, écoutons ce qu’il essaie de dire. Le lac réclame ses droits. Ce spécialiste recommande des études d’impact environnemental avant d’ériger une construction.

« Vaut mieux prévenir que guérir »

En 2008, le pape Benoit XVI disait « La terre nous parle, écoutons ce que la terre nous dit si nous voulons survivre ». Par transposition, Mbonerane fait savoir que le lac Tanganyika nous parle, écoutons ce que le lac Tanganyika nous dit si nous voulons survivre. Il considère que la montée des eaux du lac est un avertissement. Ce n’est pas trop tard. Il faut se ressaisir pour bien cohabiter avec le lac Tanganyika. Cela pour l’intérêt de tout le monde et surtout des générations futures.

On devrait investir dans la prévention des catastrophes naturelles plutôt que dans leur gestion. Le gouvernement devrait consentir pas mal d’efforts pour protéger les bassins versants du lac Tanganyika. En ce sens, les zones tampons doivent être respectées au niveau des affluents du lac Tanganyika. Il importe également d’aménager des courbes de niveau sur terrains à forte pente. De cette manière, on aura protégé à la fois les rivières et la biodiversité du lac Tanganyika, conclut-il.

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