Première fille de la première promotion de l’école de journalisme, une section qui n’existe plus dans le pays, Floride Ndakoraniwe est la première fille également à intégrer la rédaction du journal « Le Renouveau du Burundi ». Active dans sa retraite, elle retrace les euphories et les désenchantements du métier de journalisme

Floride Ndakoraniwe : « Dans le métier de journalisme, tout change du jour au lendemain. On se retrouve devant des personnalités différentes selon les périodes ou les sujets ».
« Je suis ancienne journaliste au journal « Le renouveau du Burundi ». Pour le moment, je suis retraitée depuis le mois de janvier 2023 », annonce Floride Ndakoraniwe, sexagénaire, mariée avec un pharmacien.
Mère de deux enfants et grand-mère de trois enfants, elle indique qu’elle a commencé son boulot au mois de mars 1983, juste après avoir terminé les deux années de candidature à l’école de journalisme de Bujumbura.
Et de renchérir : « J’étais la seule fille dans la première promotion de cette école. J’avais un directeur compétent Gérard Ntahe et des professeurs égalements compétents comme Simon Kururu, un retraité toujours actif dans le métier et feu Jean Nzeyimana, alias Petit Jean ».
Le chômage, un mot tabou
« A notre époque, il n’y avait pas de temps pour chômer. Les recrutements se faisaient une ou deux semaines après le lancement des appels d’offres. On commençait directement le travail juste après avoir constitué son dossier. On n’avait même pas le temps de se reposer après les sessions », se rappelle Mme Ndakoraniwe.
Elle informe qu’elle avait fait le choix presse écrite. D’autres faisaient la radio. La télévision n’existait pas encore.
« Je fus la première fille à avoir travaillé dans le quotidien « Le Renouveau ». Il y avait d’autres filles, mais dans d’autres services. Elles n’étaient pas journalistes. Comme tout se faisait à la main, les articles étaient rédigés à la main et puis saisis par de tierces personnes.
D’autres filles étaient affectées dans le service de saisie », informe Mme Ndakoraniwe.
En 1991, la donne a changé. Elle est allée prester au projet Information, Education et Communication (IEC), un projet financé par le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP). Celui-ci s’occupait de la sensibilisation, de l’éducation et de l’information sur les questions de population, notamment les questions de la démographie, de la santé de la reproduction et du planning familial.
Retour à la case départ, moult responsabilités
En 2004, fait remarquer Mme Ndakoraniwe, j’ai quitté le projet IEC.
Et de marteler : « Je suis retournée au journal « Le Renouveau » où j’ai bénéficié d’un accueil chaleureux. Une année après, j’ai été nommée successivement chef de rubrique santé, environnement, économie et éducation. Plus tard, j’ai été nommée secrétaire de rédaction adjoint et enfin secrétaire de rédaction. Cela jusqu’à ma retraite ».
Des débuts difficiles
La sexagénaire indique que la première fois qu’elle a intégré la rédaction du journal « Le Renouveau », elle était très jeune.
« J’étais avantagée, parce que j’avais fait un stage là-bas », notifie-t-elle.
Toutefois, elle explique que pendant le stage, la première fois qu’on l’a envoyé sur terrain, elle a paniqué.
« C’était un événement organisé par le ministère de l’Energie et des Mines que je devrais couvrir. J’ai collecté des éléments qui ne valaient pas la peine d’être publiés », témoigne Mme Ndakoraniwe.
Cependant, elle indique que le directeur l’a approchée et l’a aidée à rédiger l’article.
Quant à l’accueil par les journalistes, Mme Ndakoraniwe reconnait qu’ils sont bavards sans toutefois être méchants.
« Ils lançaient des blagues dans la salle de rédaction. Ce qui faisait que je comprenais dès l’abord cet humour des jeunes garçons et des hommes mariés. Ils avaient un cœur ouvert et manifestaient la volonté d’être familiers à tout le monde », atteste-t-elle.
J’avais peur et j’étais timide à la burundaise devant cette situation, poursuit-elle. Malgré cela, renchérit Mme Ndakoraniwe, je me suis adaptée et j’ai évolué grâce à la bienveillance de mes collègues.
Difficile pour une fille de travailler dans un monde journalistique masculin
« Avec toutes les exigences du métier, ce n’est pas facile de travailler dans un monde journalistique masculin alors qu’on est une seule fille », précise Mme Ndakoraniwe.
Tantôt, on était obligé de couvrir ou de faire des reportages nocturnes. Ce qui nous obligeait de rentrer tard. Heureusement que le directeur du quotidien « Le Renouveau » de l’époque, indique-t-elle, Côme Mikaza était un journaliste de formation. Il connaissait très bien le métier et savait que les jeunes filles avaient du mal à s’adapter.
« Il nous donnait des conseils et osait parler du métier. Il nous corrigeait et nous aidait à maîtriser et à aimer le métier », se souvient-elle.
Mme Ndakoraniwe signale qu’elle s’est mariée alors que M.Mikaza était directeur du journal.
« Il nous accompagnait dans la conciliation des tâches familiales de mère, de femme, de maman et les tâches de service. Je lui rends vraiment hommage. Il ne m’a jamais bousculé. Au service, il me montrait que je devrais être à la hauteur de ma tâche et que je dois redoubler d’efforts. Lorsque je téléphonais pour informer que mon enfant était malade ou que je l’amenais au vaccin, il était compréhensif », certifie-t-elle.
Mais cela ne veut pas dire qu’il était faible devant le sexe féminin, fait-elle savoir. Il montrait sa rigueur au lieu de service en cas de besoin.
Le secrétariat de rédaction très exigeant
Le travail de secrétariat de rédaction est exigeant et demande la disponibilité et la persévérance.
Pour Mme Ndakoraniwe, il faut avoir une idée sur tous les dossiers pouvant tomber devant vous. Ce qui rendait difficile le boulot, c’était la correction des papiers de certains journalistes. Depuis un certain temps, les journalistes n’ont pas eu le temps d’être recyclés.
Elle regrette qu’il existe peu de formations en journalisme. Pire encore, l’école de journalisme n’existe plus. Les journalistes qui sont recrutés ont fréquenté soit les facultés de la communication ou d’autres filières. Il faut absolument qu’ils soient formés sur les différentes techniques de rédaction, de prise d’images, comment rédiger des chapeaux, …tandis que ceux qui sont en cours d’emplois soient recyclés.
« Finalement, on exige des journalistes des choses qu’on ne leur a pas donné », insiste-t-elle.
Etre touche à tout, très bénéfique
La retraitée indique qu’elle a profité de différentes formations dans plusieurs filières au cours de sa carrière journalistique.
« Comme j’ai été intéressée par les questions environnementales, j’ai intégré deux organisations. Celles-ci m’ont permis de voyager. J’ai rédigé plusieurs articles relatifs à la protection de l’environnement. Ce qui m’a permis de décrocher deux premiers prix au niveau de la presse écrite. J’ai aussi bénéficié d’une formation sur la justice transitionnelle organisée par la BBC. J’ai gagné le premier prix de la presse écrite. On m’a offert un ordinateur. C’était en 2004 et ledit ordinateur est toujours en bon état », se réjouit Mme Ndakoraniwe.
Elle informe qu’elle a également bénéficié d’une formation sur les techniques de plaidoyer à Dakar au Sénégal pendant une période d’un mois. Le domaine n’est pas très connu. « Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de mettre en pratique les connaissances acquises », déplore la sexagénaire avant de préciser qu’elle a bénéficié d’autres formations, notamment sur les techniques de rédaction, la prise d’images…
Un métier plaisant
Dans le métier de journalisme, tout change du jour au lendemain.
« On se retrouve devant des personnalités différentes selon les périodes ou les sujets. Ce n’est pas par exemple comme à la banque où les agents sont là et font le même travail », dit Mme Ndakoraniwe.
En journalisme, selon toujours elle, les reportages diffèrent et les articles sont différents par rapport aux angles choisis.
Quand les autorités se fâchent
Ce qui m’a dérangé, c’est lorsqu’on rédige des articles qui ne plaisent pas aux autorités, révèle Mme Ndakoraniwe.
Un jour, fait-elle connaître, j’ai rédigé un article sur la rupture des stocks des vaccins antirabiques au niveau national. Beaucoup de chiens avaient été enragés et sillonné pas mal de provinces du pays.
« J’ai rédigé mon article avec une source qui a gardé l’anonymat. Le chef direct a accepté qu’on publie l’article. Le ministre de la Santé Publique de l’époque a été très fâché et a écrit à son collègue de la Communication pour que je sois sévèrement sanctionnée », relate Mme Ndakoraniwe avant d’informer qu’une réunion s’était tenue sur son cas.
Il y avait ce qu’on appelait la rencontre des ministres et des responsables des ministères sociaux. La réunion se tenue au Palais des Congrès de Kigobe et on a parlé de son cas.
On m’a rendu célèbre, car j’ai eu beaucoup de coups de fil de la part de ceux qui ont participé à la réunion.
« Le ministre de la Communication avait ordonné à son conseiller de faire un tour dans les pharmacies pour voir si réellement il y avait eu pénurie de ce vaccin. Il avait même été à la centrale pharmaceutique d’achat des médicaments du ministère de la Santé Publique. Le conseiller avait fait l’enquête et le constat. Finalement, il a trouvé que la rupture de stock avait eu lieu », indique Mme Ndakoraniwe.
Comme le ministre de la santé avait insisté qu’on me sanctionne, son collègue en charge de la communication n’a pas voulu appliquer les sanctions. D’après lui, aucune faute déontologique n’avait été commise. Pour calmer les esprits, on avait décidé que je passe environ deux semaines sans rédiger et sans publier. Cela afin que le public m’oublie. Je me présentais au service sans rien faire.
« Heureusement, c’est à ce moment que j’ai eu la chance de changer de service et d’aller prester au projet IEC », avise-t-elle.
Et de se réserver : « Il y a d’autres faits qui ne m’a pas plu dont je n’ose pas parler ».
Pensées ou harcèlement sexuel ?
Dans le milieu journalistique, c’est difficile de parler de harcèlement, déclare Mme Ndakoraniwe.
Elle avoue que les journalistes sont des libres penseurs. « Quand ils sont dans la salle de rédaction, ils disent ce qu’ils pensent. Avec les mots et les blagues qu’ils lancent, à un certain moment, on peut dire qu’il s’agit de harcèlement sexuel. Heureusement que je n’étais pas belle pour être harcelée », s’exprime-t-elle avec un visage souriant.
Pas dure au travail, mais plutôt stricte
Mme Ndakoraniwe est taxée d’être dure au travail. Plutôt, je suis stricte, témoigne-t-elle.
« Le respect de la loi me tient à cœur. Je ne tolère pas les égarements. Si on vous demande de rédiger un article de 3 500 signes, ne rédigez pas chez moi un article de 4 000 signes. Par ailleurs, si vous avez eu un empêchement, il faut m’avertir bien avant », se dévoile-t-elle. C’est ce qui fait ma personnalité.
Et d’éclairer : « Je déteste l’injustice et le mensonge. Quand je rédige un article, je dois livrer des informations justes et vérifiables. Les gens qui profèrent des mensonges me choquent. Si quelqu’un m’accuse et que j’accepte avoir commis les faits incriminés, je demande pardon ».
Mme Ndakoraniwe conseille aux jeunes filles qui embrassent la carrière journalistique de ne pas se sous-estimer, de montrer qu’elles sont à la hauteur malgré les tâches familiales qui les attendent.
« C’est vrai quand on a de petits enfants, les efforts sont multipliés par deux. Parfois, on rédige la nuit au moment où les enfants sont au lit. On prend son carnet et on rédige et le matin on a l’article tout fait et on gagne du temps parce qu’on n’est pas sûre que le matin on a du temps », indique-t-elle avant de les inviter à aimer la formation, même par Internet.
L’important c’est d’être actif et d’avoir confiance en soi.
Toujours active
Une personne en retraite doit rester active, prône Mme Ndakoraniwe. Elle clarifie que quand elle est partie à la retraite, elle venait d’être nommée présidente nationale de l’Association Burundaise pour le Bien-être Familial (ABUBEF).
« Le 9 septembre 2022, j’ai été élue présidente du Groupe Sectoriel Santé et Affaires Sociales (ECOSOCC) au sein de l’Union Africaine (UA) » met-elle au courant.
Elle confirme qu’elle est consultante dans une société qu’elle n’a pas cité le nom. Elle s’occupe des ressources humaines, des contrats, du suivi du personnel, de la propreté des bâtiments…
Et de conclure : « Je suis trésorière d’une tontine dénommée « La Rencontre de Gikungu » que j’ai mise en place depuis 1997. Cela alors que je venais de participer à la conférence internationale des femmes à Beijing en Chine en 1996 ». Une trentaine de membres de la tontine s’octroient de petits crédits jusqu’à un plafond de 3 millions de FBu remboursables en 24 mensualités
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