Il y a environ deux ans, la mairie de Bujumbura a procédé à la réouverture de cinq marchés sur les six réhabilités. Actuellement, certains commerçants opérant dans ces marchés, essaient tant bien que mal de faire florir leur commerce tandis que d’autres évoquent une descente aux enfers pour leur business
Lors de la réhabilitation de ces marchés, les commerçants ont été obligés de se déplacer dans d’autres marchés provisoires leur indiqués par la mairie ou vers différents points de vente en attendant la fin des travaux. D’autres commerçants ont jugé bon de déménager dans d’autres marchés plus dynamiques comme le marché Bujumbura City Market communément appelé chez Sion, le marché Cotebu ou le marché de Ruvumera. Les conséquences ont été catastrophiques dans une certaine mesure.
Le marché réhabilité de Jabe garde des séquelles
Généralement réputé pour son commerce des chaussures avant sa réhabilitation, le marché de Jabe est l’un des marchés les plus prospères de la municipalité de Bujumbura. Situé dans la commune urbaine de Mukaza, il est essentiellement fréquenté par les habitants des quartiers populaires de Bwiza, Nyakabiga et Jabe. Il est l’un de ceux qui ont été réhabilités en vue de les rendre un peu modernes. Deux ans après son inauguration, la situation du nouveau marché révèle des bas et des hauts. L’infrastructure montre un marché moderne tandis que l’activité commerciale y est en berne.

(Marché de Jabe) : Le ralentissement du commerce des chaussures qui faisait la spécialité du marché de Jabe est la première cause de la faible activité commerciale qui s’y observe.
Du côté assainissement, de l’eau potable y coule à flots et les robinets aux quatre coins sont apparemment bien usités. Le bloc sanitaire est bien entretenu et observe le principe de séparation des genres. Placées sur les périphéries, les poubelles sont vastes et construites en matériaux solides comme il se doit. Ce qui inquiète ce sont les saletés. Elles tardent à être évacuées et débordent. L’entrée du grand dépotoir construit dans le Sud-Est du marché n’est plus accessible. Ce service placé sous la responsabilité de la mairie est apparemment imparfait.
La sécurité est aussi prise en compte. La prévention contre l’incendie n’est pas aussi à minimiser. Le dispositif anti-incendie est disponible et bien fonctionnel selon un des représentants de ce marché. Quant à l’assurance du marché et des marchandises, le marché en soi est assuré par la Mairie de Bujumbura. Ailleurs, les commerçants sont appelés à assurer leurs marchandises.
De toute façon, la qualité de l’infrastructure fait l’unanimité. Pour un des commerçants opérant sur place, «l’exiguïté des stands n’est pas un problème. L’essentiel est d’avoir les clients». Tandis que les stands étaient auparavant vastes, ceux d’aujourd’hui ont été réduits et leur surface a été ramenée à 1,40m2. Ce qui a permis d’ en accroître considérablement le nombre. Rappelons que le projet de réhabilitation et de redistribution des stands avait inquiété les anciens occupants.
Certaines raisons expliquent ce faible rendement
Deux ans après son inauguration, les personnes exerçant le commerce en ce lieu affirment ne plus recevoir les clients comme auparavant. La partie Sud du marché est quasiment vide. Plusieurs stands restent fermés. Les mouvements se sont fortement restreints et les personnes vivant du commerce travailleraient en perdant. «On ne parvient même plus à gagner la ration journalière…», se lamente un commerçant rencontré sur les lieux.
Selon les explications d’Apollinaire Ngendanzi, porte-parole des commerçants opérant au marché de Jabe, la réhabilitation du marché est une bonne chose du point de vue de tout un chacun. Pourtant, cet homme, la cinquantaine, lui-même commerçant affirme que les commerçants ne sont pas satisfaits de l’affluence des clients. Il n’y a pas d’engouement. « On dirait que c’est un trompe-l’œil parce qu’avant la réhabilitation de ce marché, le commerce allait bien plus qu’aujourd’hui », regrette le porte-parole des commerçants.
Selon ce responsable, le commerce des chaussures qui faisait vibrer ce marché ne cartonne plus. La faiblesse du commerce des chaussures qui faisait la spécialité de ce marché est la première cause de la faible activité commerciale. Les vendeurs dits « connaisseurs des chaussures » qui avaient déménagé provisoirement dans différents autres marchés de la Mairie ne sont pas revenus. Ils ont préféré rester là où leurs commerces est de plus en plus actifs. Le comité des commerçants a demandé aux autorités habilitées de faire revenir ces « connaisseurs de chaussures » afin de maintenir l’activité commerciale à un niveau acceptable. Malheureusement, leur requête n’a pas eu de suite.
Pour lui, le retour des commerçants des chaussures qui ont déménagé vers le marché chez Sion et le marché de Ruvumera est incontournable pour réanimer le commerce au marché de Jabe. Le porte-parole des commerçants affirme pourtant que les places de ceux qui ont déménagé sont toujours disponibles, mais vides. « Aussitôt qu’ils seraient de retour, le mouvement retournerait à la normale », espère Ngendanzi.
Le marché réhabilité de Ngagara, un marché qui dort
Erigé au bord de la route dite Kanyoni reliant le quartier Ngagara et le quartier Cibitoke, ce marché au commerce naguère florissant est aujourd’hui presqu’un désert. Il suffit de se planter juste à l’entrée de ce marché pour faire ce constat. A l’intérieur, presque tous les stands sont fermés au cadenas, d’autres n’ont pas de toit. Le silence y règne, les entrées ne connaissent presque pas de mouvement, l’ennui total se lit sur les visages des vendeurs, … Tels sont les caractéristiques d’un marché dont la réhabilitation a coûté des centaines de millions de FBu.

(Marché de Ngagara) : A l’intérieur du marché, presque tous les stands sont fermés au cadenas, d’autres n’ont pas de toit. Le silence y règne, les entrées ne connaissent presque pas de mouvement.
Les commerçants ayant déjà ouvert leurs stands sont comptés sur les doigts. Les clients, quant à eux, viennent à compte-gouttes. Visiblement, on se rend compte que même les capitaux engagés sont modiques. Certains dramatisent la situation et affirment y venir pour tuer le temps. L’activité commerciale de ce lieu est essentiellement réduite à la vente des produits alimentaires. Les patates douces, les régimes de bananes, les légumes, les haricots,…. y sont vendus en petites quantités. A la différence des autres marchés, celui-ci semble être délaissé. Le silence règne dans le milieu environnant de ce marché. Des échos des voix s’entendent ici et là. Le peu de commerçants présents sur place sont dispersés. Certains occupent des places plus isolés et attendent les clients qui ne viennent pas à longueur de journée.
Selon Eric Nahimana, un commerçant rencontré sur place, le marché de Ngagara fonctionne au ralenti. Le mouvement y est presque nul et l’activité reste rampante. Pour lui, la faible clientèle est à l’origine de l’arrêt des activités. Il affirme que les personnes qui devraient fréquenter ce marché choisissent d’autres marchés proches un peu plus prospères tels que Kinama, «Chez Sion» et celui de « Cotebu».
Le commissaire rassure
Interrogé, Anastase Sazi, commissaire responsable de ce marché s’est exprimé sur les micros de Burundi Eco. Selon celui-ci, les raisons qui justifient ce déclin sont diversifiées. Ce marché a été principalement ruiné par les événements qui ont secoué la ville de Bujumbura. En 2015, le quartier s’est vidé de ses habitants et toute l’activité commerciale a été condamnée à la ruine. « Avant les manifestations déclenchées en 2015, ce marché était parmi les plus prospères de Bujumbura», indique ce responsable. Pour Sazi, les gens ont toujours gardé à l’esprit la mauvaise image de ce quartier. L’autre aspect évoqué par le commissaire est l’emplacement géographique du marché. Selon lui, les habitants de ce quartier n’aiment pas s’approvisionner du jour au jour. Ils préfèrent faire des stocks. Le défi est donc énorme.
Quant aux différentes installations, ce marché où l’activité commerciale est visiblement en berne est équipé de façon moderne. Le commissaire affirme que le dispositif anti-incendie est disponible. Tout de même, les frigos du marché sont bien fonctionnels et neufs. La seule question est que ces équipements sont inutilisés. Alors que ces gros frigos ont été installés pour la conserve de la viande ou du poisson, ni la poissonnerie, ni la boucherie n’existent à ce marché.
Que faire pour renverser la tendance ?
Les propos du commissaire convergent avec ceux recueillis auprès des commerçants. Ce marché perdu au fond d’un quartier dont les habitants semblent être indifférents de son existence n’a pas de parking. Comme les commerçants, le commissaire estime que l’absence d’un parking constitue un défi de taille. Il promet pourtant une solution pour ramener le mouvement dans ce marché dans un avenir proche. Sazi est convaincu que la création d’une spécialité d’offre sur ce marché pourra être une solution efficace pour attirer du monde à nouveau, comme par exemple le point d’approvisionnent ou de vente de gros de telle ou telle autre denrée alimentaire. Cette autorité espère que le pari sera gagné.
Le marché réhabilité de Kinama fait la différence
A Kinama, la réalité saute aux yeux de tout passant. Même les magasins périphériques sont bien garnis. A l’entrée Est du marché, on peut voir différents matériaux de construction, des matelas, des bidons et biens d’autres matériels. Ce marché affiche des signes de prospérité. A l’intérieur, les clients fourmillent de partout. Les commerçants n’ont pas à s’ennuyer. Ils sont flattés par un mouvement de clients qui vont et viennent. Seuls quelques stands restent encore inoccupés.
Dans les robinets, l’eau coule. Les blocs sanitaires sont bien entretenus. Les bouchers affirment que leur activité va bon train. Pourtant, ils déplorent le fait qu’ils ne peuvent pas utiliser les frigos du marché. « Nous avons toujours demandé que ces frigos soient mis à notre disposition mais, en vain », déplore Oscar Kagiri, l’un des bouchers du marché. Malgré que nous n’ayons pas pu rencontrer les responsables de ce marché, il est évident que le commerce y est florissant.
Le marché réhabilité de Kanyosha, à quand sa réouverture ?
Longtemps attendue, la réouverture du marché de Kanyosha se fait toujours attendre. Les travaux sont loin d’être terminés. Les tubes et les tôles métalliques des stands ne sont pas encore montés. Aucun espoir pour les commerçants. Ils se disent désemparés. Les travaux de construction des blocs et de la clôture sont presque terminés, mais il reste ceux des stands et des petits kiosques. La construction de la plupart d’entre eux n’a pas encore commencé.

(Marché de Kanyosha) : Les travaux de réhabilitation du marché de Kanyosha sont à l’arrêt depuis plusieurs mois.
Aux alentours de ce marché en cours de réhabilitation se trouve un autre marché. Il s’agit des commerçants qui exerçaient dans ce marché et qui ont été casés par après dans une nouvelle parcelle aménagée vers le Lac Tanganyika, en bas du cimetière de Kanyosha.
Leurs marchandises sont entassées pêle-mêle. Certains occupent de petits stands en bois. D’autres étalent leurs marchandises dans les ruelles à même le sol devant les maisons des particuliers. Sous un soleil de plomb, ils se protègent avec des parapluies. Selon eux, le retard enregistré dans la réhabilitation de ce marché est dû au manque d’argent à cause de la pauvreté qui frappe les habitants du lieu. A voir l’état d’avancement des travaux, les commerçants estiment que la réouverture n’est pas pour demain.
Entre la survie ou la mort, ils ont choisi de survivre
Masumbuko, vendeur des ustensiles de cuisine ne cache pas sa colère : « Nous étalons nos marchandises par terre sous un soleil de plomb. Nous sommes obligés de déménager quand les véhicules passent. C’est très gênant. »
Selon lui, le montant exigé pour la construction des stands est exorbitant pour un simple commerçant. On a tout donné. Notre chiffre d’affaires s’amenuise. Nous travaillons à perte ». Il demande à l’entreprise Alubuco,une entreprise de construction qui a gagné le marché, de continuer les travaux pour que les commerçants qui ont déjà payé la totalité de la somme puissent intégrer le marché réhabilité. « Les autres s’acquitteront de leurs dettes petit à petit. D’autres marchés réhabilités sont déjà fonctionnels. Pourquoi pas le nôtre » ?
Maman Chance, vendeuse de tomates, s’inquiète pour la sécurité de ses marchandises. On est obligé de déplacer les marchandises quand une voiture passe. C’est très gênant. La saison pluvieuse qui vient de passer nous a engloutie. Sur ce sol boueux, c’était impossible de continuer le commerce pendant ou après la pluie. Les eaux envahissent toute la surface. « Les clients désertent cet endroit et vont s’approvisionner ailleurs ». On nous disait que la réhabilitation allait prendre 7 mois et voilà que cela va faire bientôt 4 ans. Il y a un grand manque à gagner ».
Certains d’entre eux ont déjà payé plus de la moitié de la somme exigée par la société Alubuco pour la construction des échoppes métalliques. Les bénéficiaires ne comprennent pas pourquoi les travaux de construction de ces stands se sont arrêtés juste à leur commencement. Les commerçants de ce marché sont unanimes. Ils réclament la reprise des travaux dans les plus brefs délais et demandent au commissaire dudit marché et aux autorités habilitées de s’impliquer.
David Ndayisenga, commissaire de ce marché, reconnait que les lamentations des commerçants sont fondées. Certains commerçants n’ont pas pu s’acquitter de la somme exigée. C’est pourquoi, l’entreprise qui a gagné le marché a suspendu les travaux. Il invite les commerçants à payer de la somme qui a été exigée
Le marché réhabilité de Musaga connait un commerce dynamique
A ce marché, l’ambiance est tout autre. Les alentours de ce marché grouillent de monde. L’afflux des gens qui y entrent et en sortent témoigne que les affaires sont florissantes. Subdivisé selon le type de marchandises, toutes sortes d’articles sont étalées sur les rayons des stands dans tous les recoins du marché. En dehors de ce marché, de petits vendeurs sont installés tout autour des avenues et des rues. D’autres étalent leurs marchandises par terres devant les maisons des particuliers.

(Marché de Musaga) : A ce marché, la situation est plus ou moins bonne. Il y a plus de clients qu’auparavant.
Contrairement aux autres marchés réhabilités, les commerçants de ce dernier se réjouissent. Il y a une légère amélioration par rapport à la période d’avant la réhabilitation. « La situation est plus ou moins bonne. Il y a plus de clients qu’auparavant », se réjouit Célestin, vendeur de pommes de terre.
Le parking des bus à la gare du Sud y est pour quelque chose. Cela accroît l’affluence des clients qui viennent s’approvisionner avant de prendre le bus. En outre, il est justifié par le fait qu’il existe plusieurs bus de transport en commun qui embarquent et débarquent les passagers à destination du centre-ville et de l’intérieur du pays.
Tout n’est pas rose
Toutefois, à ce marché, certains stands restent inoccupés surtout vers la partie Sud du marché. Ils restent fermés et cadenassés. Des toiles d’araignées en ont fait leur demeure. Les propriétaires ont préféré laisser tomber à cause de leur emplacement ou de l’étroitesse des stands.
Les commerçants disent que le système anti-incendie avec des extincteurs est fonctionnel, mais il y a un manque d’eau potable à ce marché. Les bouchers, eux, insistent sur le manque de frigo pour conserver leurs viandes « nous n’utilisons plus le frigo malgré son existence, on est obligé de réfrigérer nos viandes dans nos ménages ou d’amener les nôtres ». Les poubelles de ce marché sont débordées. Les commerçants de l’huile de palme qui étaient placés à côté de ce dépotoir ont même déménagé. Des vendeurs se disent révoltés alors qu’ils paient pourtant des frais alloués à la propreté du marché.
Le marché réhabilité de Kinindo peine à retrouver son souffle
Le marché de Kinindo est longtemps réputé pour son commerce de matelas. L’entrée de ce marché est mouvementée par des allers et retours des acheteurs et des vendeurs. A l’intérieur du marché, on est vite frappé par la quantité importante de matelas et de friperies. Visiblement, les activités vont bon train. Nonobstant, un certain nombre de stands et d’échoppes sont fermés. Selon les commerçants interrogés, un grand nombre de commerçants qui étaient là avant la réhabilitation n’ont pas déménagé dans le marché provisoire. Ils ont préféré aller au marché dit “chez Sion” ou au marché de Ruvumera. Selon eux, depuis la réouverture du marché, il s’observe un manque de clientèle. Cette situation est due principalement à l’absence de ces marchands. Elle pourrait s’améliorer si le marché disposait d’un parking pour faciliter le transport des marchandises et augmenter l’afflux des clients.

(Marché de Kinindo) : A ce marché, il s’observe un manque de clientèle dû principalement à l’absence des marchands qui ont déménagé vers d’autres marchés.
Jean Paul Ntahomvukiye, commissaire du marché de Kinindo indique que lors de la réhabilitation dudit marché, la plupart des commerçants qui avaient déménagé vers les marchés de Ruvumera et Bujumbura City Market communément appelé “chez Sion” n’ont pas voulu revenir. Les vendeurs cherchent toujours les lieux les plus mouvementés en espérant vendre plus. La plupart des clients de ce quartier préfèrent faire leurs courses en ville. « C’est un quartier VIP dont les habitants jugent bon d’aller s’approvisionner en ville ou dans des alimentations ».
Pour rappel, sur financement de l’Union Européenne, six marchés de la municipalité de Bujumbura ont été réhabilités. Il s’agit des marchés de Kinama, de Ngagara, de Jabe, de Musaga, de Kinindo et de celui de Kanyosha. Celui de Ruziba situé dans la zone Kanyosha a été nouvellement construit.
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