Dans la région des Grands-Lacs où les tensions se succèdent depuis plus de deux décennies, les organisations de la société civile, pour jouer leur part dans l’apport des solutions, ont toujours commencé par la recherche. Une étape souvent moins visible, mais indispensable dans ce processus car elle permet de repérer les signes annonciateurs de nouvelles tensions. Ce qui permet de les éviter avant qu’elles ne dégénèrent.

Les communautés ne sont pas seulement les bénéficiaires des projets ; elles sont aussi les mieux placées pour expliquer les causes des problèmes, parfois des conflits et identifier les solutions.
La recherche est un outil central dans la prévention des conflits dans la région des Grands Lacs. Pour l’organisation Actions Sociales pour le Développement au Monde (ASDMonde asbl), la recherche ne sert pas uniquement à comprendre les crises une fois qu’elles ont éclaté. Elle permet également de repérer les signes annonciateurs de nouvelles tensions.
Emile Nduwimana, secrétaire exécutif de l’Action pour le Développement et l’Intégration Régionale (ADIR), une organisation membre du Réseau des Plate-formes des ONGs d’Afrique Centrale(REPONGAC) qui est membre de FORUS explique qu’en s’appuyant sur des données factuelles, la recherche aide à mieux comprendre les causes des tensions, à lutter contre les rumeurs et à orienter des interventions adaptées. Le Centre d’Alerte et de Prévention des Conflits (CENAP) affirme aussi que l’identification précoce des signes avant-coureurs des tensions peut permettre d’éviter des violences avant qu’elles ne dégénèrent. L’objectif de ce centre est donc de collecter des données sur le terrain afin d’alerter les autorités et de favoriser des réponses préventives.
Dans un webinaire organisé par FORUS en mai dernier, Claudia Lynch, responsable du projet Worldview chez Dóchas, l’Association irlandaise des organisations de développement et d’action humanitaire, a démontré comment son organisation a utilisé les données pour identifier quels publics pouvaient encore être touchés et quels arguments résonnaient réellement auprès d’eux.
Ecouter les communautés pour bâtir une paix durable
Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu dans l’Est de la RDC, l’organisation JAMAA Grands Lacs a fait également de la recherche un pilier central de son action. Avant de lancer une initiative, JAMAA Grands Lacs organise des consultations communautaires, des groupes de discussion et des analyses participatives réunissant jeunes, femmes, leaders religieux, autorités locales et représentants de la société civile. Car, selon son responsable, Nicolas Mumbere, les solutions durables ne peuvent être élaborées sans une connaissance approfondie des besoins, des attentes et des dynamiques des communautés concernées.
« Les communautés ne sont pas seulement les bénéficiaires des projets ; elles sont aussi les mieux placées pour expliquer les causes des problèmes, parfois des conflits et identifier les solutions », explique-t-il.
Cette approche est d’une importance capitale. Dans une récente recherche conduite par cette organsation, les entretiens avec les communautés leur ont permis de mieux comprendre les tensions qui traversent chaque territoire. Et de trouver que derrière les violences vécues se cachent souvent des problèmes liés à l’accès à la terre, aux frustrations économiques, à l’exclusion sociale, aux discours de haine ou aux traumatismes laissés par des conflits anciens, conflits cumulés.
Cette étude a également montré que les traumatismes non traités continuent à alimenter les tensions sociales, les violences intrafamiliales et la méfiance entre communautés. La reconstruction de la paix passe donc aussi par la guérison des individus. Plutôt que d’appliquer des solutions toutes faites, JAMAA Grands Lacs adapte ses interventions aux réalités observées sur le terrain.
CENAP privilégie également la recherche-action participative, une approche qui associe directement les communautés à l’identification des problèmes, à la définition des solutions et à leur mise en œuvre. Selon cette organisation, cette méthode a contribué à renforcer la cohésion sociale grâce à des initiatives locales de médiation, d’accompagnement psychosocial et de résilience économique montrant que la prévention des conflits peut aussi venir des communautés elles-mêmes.
ASD Monde et JAMAA Grands Lacs partagent l’avis qu’écouter les communautés avant d’agir et d’accéder aux données locales apparait moins comme une option que comme une condition essentielle pour une intervention, encore plus pour construire une paix durable.
Quand les pacificateurs deviennent des victimes
Les études menées par JAMAA Grands Lacs ne servent pas uniquement à analyser les conflits. Elles permettent également de mieux comprendre les difficultés rencontrées par ceux qui œuvrent quotidiennement pour la paix. Comme le souligne Nicolas Mumbere, une analyse participative réalisée par cette association auprès des médiateurs communautaires, des responsables d’organisations locales et des leaders religieux a mis en lumière une réalité souvent ignorée. « Les acteurs de paix eux-mêmes sont profondément affectés par les violences qu’ils cherchent à résoudre », raconte-t-il.
Confrontés aux récits de guerre, aux déplacements forcés et aux traumatismes des populations, beaucoup souffrent d’épuisement émotionnel sans bénéficier d’un accompagnement adapté.
Pour le cas de cette association, ces constats ont conduit à la création des projets directement inspirés par les résultats de la recherche.
Le programme Peace Starts Here soutenu par Peace Direct a accompagné plus de 150 responsables d’organisations engagées dans la consolidation de la paix au Sud-Kivu. Cela dans l’objectif simple d’offrir à ces acteurs des espaces de soutien, de réflexion et de renforcement de leurs capacités afin qu’ils puissent poursuivre leur travail dans de meilleures conditions.
Dans la même logique, JAMAA Grands Lacs a créé la Maison Régionale de Paix, un espace consacré au soutien psychosocial, à la guérison des traumatismes et au développement personnel des acteurs communautaires. Une action ressortie comme l’une des pistes de solution de leur récente recherche.
La recherche, une pierre angulaire souvent ignorée
Pour le CENAP, les leçons des conflits qui ont touché le Burundi, le Rwanda et la République démocratique du Congo dans les années 1990 et au début des années 2000 ont démontré les limites des mécanismes étatiques et régionaux d’alerte. Malgré leur importance, les résultats des recherches produites dans les provinces affectées par les conflits sont parfois contestés malgré l’utilisation des méthodologies scientifiques reconnues. Mais aussi ils restent souvent peu accessibles. De nombreuses analyses réalisées par les organisations de terrain ou les universités locales sont insuffisamment diffusées et peinent à alimenter les décisions publiques.
ADIR souligne un manque de données locales fiables, notamment dans certaines zones du Burundi et celles de l’Est de la RDC. Cette organisation plaide pour un meilleur financement de la recherche, des partenariats renforcés entre chercheurs et société civile et une diffusion plus large des résultats auprès des communautés.
Pour JAMAA Grands Lacs, il est nécessaire de renforcer les liens entre les chercheurs, les universités et les organisations de la société civile afin de partager davantage les connaissances produites localement. Cette coopération permettrait aux organisations d’avoir accès aux recherches déjà produites et de gagner du temps.




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