Ces dernières années, un phénomène inquiétant gagne du terrain au Burundi. Des jeunes au chômage, des fonctionnaires, des travailleurs du secteur privé, des hommes, des femmes, des familles, toutes catégories confondues, quittent le pays à la recherche de l’emploi dans d’autres pays. Pour certains, cela est dû au manque d’attachement à leur pays, mais pour beaucoup d’autres, cette situation révèle les maux profonds qui rongent le Burundi comme la pauvreté, le chômage et un coût de la vie devenu insoutenable.

Le sociologue Patrice Sabuguheba : « Les dynamiques actuelles de départ massif révèlent les maux profonds qui rongent le Burundi : la pauvreté, le chômage et un coût de la vie devenu insoutenable ».
Le cas le plus récent date du 16 février 2026. L’Ambassade du Burundi à Rome a annoncé la volonté de l’Université Auge de lancer un programme de mobilité professionnelle pour les jeunes Burundais. Ce programme offrira des cours d’italien gratuits en ligne qui seront suivis d’un emploi immédiat en Italie. Certains ont commencé à hésiter, pensant qu’il s’agit d’une arnaque. Pour eux, c’était peut-être trop beau pour être vrai. Mais d’autres, sans trop attendre et parfois sans trop y réfléchir, ont postulé massivement à cette offre. En seulement une semaine, 4 000 jeunes s’étaient déjà fait inscrits.
Le 23 février 2026, le ministère burundais des Affaires étrangères a annoncé que ladite université a suspendu les inscriptions pour ces bourses à cause d’un nombre élevé de demandeurs. Toutefois, elle a promis de communiquer la relance de ce programme en cas de besoin.
Les jeunes, au sommet des plus pressés
La question que plus d’un s’est posée c’est de savoir si c’est la soif d’apprendre l’italien ou l’emploi en Italie ou bien les deux qui a poussé ces jeunes à s’inscrire massivement. « Un emploi en Italie bien sûr », répond sans hésiter T.N., un jeune diplômé vivant à Bujumbura. Comme il le raconte, il a eu vent de cette opportunité de la part d’un ami à lui qui lui a dit, sans trop de détails, que c’est une opportunité d’aller vivre en Italie. Lui et son ami se sont précipités pour compléter le formulaire avec moult difficultés, mais ils ont fini par le soumettre. « Ce n’est qu’après l’inscription que j’ai su de quoi il s’agissait réellement », rigole-t-il. Pour lui, l’essentiel est qu’il se soit fait inscrire, « le reste, je vais gérer après », dit-il.
Une chose est sûre, il n’était pas le seul à être intéressé beaucoup plus par cette migration. Selon lui, aujourd’hui, le grand rêve de la plupart des jeunes burundais est de sortir du pays, peu importe la destination. Car, selon lui, « pour le Burundi, l’avenir est flou ». Et d’ajouter que la plupart des jeunes restent toujours au Burundi par manque d’opportunité de partir, et non pas parce que c’est ce qu’ils souhaitent.
L’ampleur devient de plus en plus inquiétante
Cette opportunité d’emploi à l’étranger n’est pas la première à attirer la jeunesse burundaise. Ces dernières années, les jeunes burundais sont nombreux à aller chercher de l’emploi dans des pays africains comme le Malawi, la Zambie, l’Afrique du Sud, le Kenya, le Soudan du Sud, le Mozambique, la Tanzanie, etc. Les femmes et les filles burundaises se dirigent en grande partie vers des pays comme le sultanat d’Oman et l’Arabie Saoudite. Comment oublier le courant Serbie qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive en 2022 ? Des personnes vendaient leurs biens, d’autres contractaient des crédits pour partir en Europe soit en solo, soit en famille. La Serbie a dû prendre la mesure d’exiger un visa pour les Burundais disposant d’un passeport ordinaire. Les pays du Golfe sont par après venus s’ajouter à ces pays comme principale destination des jeunes Burundais avec cette fois-ci une ampleur inquiétante. « Dubaï » est d’actualité. On en parle partout. Les jeunes y vont, ceux d’un âge avancé y vont, les chômeurs, les fonctionnaires, les employés dans le secteur privé, etc. Entretemps, les migrations vers d’autres pays comme le Canada, la France, la Belgique, les États-Unis, etc., continuent. Les nouvelles destinations ne viennent que s’ajouter qu’à celles déjà existantes.
La situation actuelle est devenue alarmante. Le ministère de l’Education compte plus de 1 800 éducateurs qui ont abandonné leurs postes, des médecins partent prester là où ils touchent un peu plus, des banquiers, des infirmiers, des employés de tous les secteurs confondus. Pour bien comprendre l’ampleur de la chose, les avis et les communiqués à la RTNB en disent long. Chaque jour, il y a environ une dizaine de minutes dédiées aux communiqués d’employeurs recherchant leurs employés qui sont partis sans un au revoir.
« Les maux profonds qui rongent le Burundi »
Selon le sociologue Patrice Sabuguheba, les dynamiques actuelles de départ massif révèlent les maux profonds qui rongent le Burundi : la pauvreté, le chômage et un coût de la vie devenu insoutenable. « Pour comprendre pourquoi tant de Burundais cherchent à quitter leur patrie, il suffit d’observer l’érosion constante de la valeur du franc burundais depuis les années 1970. Cette dépréciation monétaire a entraîné une flambée des prix qui rend le quotidien invivable », dit-il.
Vianney Ndayisaba, coordinateur d’ALUCHOTO, explique qu’une personne vivant modestement au Burundi n’aurait aujourd’hui besoin de pas moins de 2,5 millions de FBu comme budget mensuel. Or, la quasi-totalité des fonctionnaires sont loin d’atteindre un tel niveau de rémunération. « Si tu ne voles pas, comment peux-tu espérer continuer à servir l’État dans un contexte pareil ? », s’interroge-t-il. Pour lui, c’est ce désespoir financier qui pousse les citoyens burundais à migrer vers ailleurs où beaucoup acceptent des travaux pénibles comme porter des fardeaux ou couper du bois malgré leurs diplômes universitaires. « Ce n’est ni de la paresse, ni de la haine pour le pays, mais une quête de dignité, car un pays n’est beau que lorsqu’on a de quoi manger », fait-il savoir.
Comme l’explique Ndayisaba, autrefois les migrations ne concernaient que les chômeurs. Aujourd’hui, elles emportent aussi les fonctionnaires en poste qui fuient la faim et la dégradation de leurs conditions de travail. Pour Sabuguheba, les conditions de travail ne se limitent pas seulement au salaire perçu, mais englobent l’environnement professionnel. Il donne l’exemple des moyens de déplacement. Comme il le dit, autrefois, l’employeur assurait le transport du personnel mais, aujourd’hui, les indemnités de déplacement accordées par l’Etat aux fonctionnaires sont devenues insignifiantes face à l’explosion des tarifs du transport. « Un enseignant arrivant toujours à son poste trempé par la pluie faute de moyens de déplacement ne peut transmettre son savoir avec sérénité et motivation. Il suffit seulement qu’il trouve une brèche, et il il part sans hésiter », dit-il.

Le gouvernement est en train de perdre son intelligence et son investissement éducatif sans même s’en rendre compte.
Le chômage au cœur de la migration
Pour Ndayisaba, le chômage a brisé l’espoir des jeunes diplômés. « Le pays ne connait pas de guerre, la paix est là, mais c’est l’absence d’avenir net qui est en train de pousser les forces vives à fuir le pays », déplore-t-il. Comme l’explique Sabuguheba, dans les années 1990, il y avait des facultés dont il était difficile pour les lauréats de manquer un emploi. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La situation a évolué vers l’introduction de la « Main-d’œuvre » qui était un espace où on enregistrait les détenteurs des différents diplômes en quête d’emploi. Cela facilitait le recensement des personnes en quête d’emploi et de leur qualification, mais aussi de leur trouver un emploi. « Aujourd’hui, même les docteurs et les techniciens hautement qualifiés se retrouvent sans emploi. Ce qui est grave c’est que même l’Etat ne dispose pas de statistiques des Burundais sans emploi ni de leurs qualifications », regrette-t-il.
Les conséquences sont alarmantes
Cette situation n’est pas sans conséquences néfastes sur l’avenir du pays. Pour Sabuguheba, l’Etat est en train de perdre son intelligence et son investissement éducatif sans même s’en rendre compte. Il est contre l’idée qui dit que ces départs vont céder la place aux autres demandeurs d’emploi. « Remplacer un professeur d’université expérimenté ayant accumulé des années de recherche par un jeune diplômé resté inactif pendant trois ans est une illusion. Ce n’est qu’hypothéquer l’avenir des apprenants et donc du pays », regrette-t-il.
Au-delà de l’économie, Sabuguheba note un autre point important : c’est le tissu social qui se déchire. Des familles se brisent lorsque des pères partent clandestinement, laissant femmes et enfants dans une précarité totale, sans garantie de réussite à l’étranger.
De plus, ces départs désordonnés ternissent l’image du Burundi à l’international, car une fois arrivés à destination, ces migrants se déclarent souvent comme réfugiés politiques pour obtenir des papiers faute de pouvoir justifier leur situation purement économique. « Un pays incapable de retenir ses propres enfants finit par perdre sa crédibilité sur la scène mondiale », trouve Ndayisaba.
Des pistes de solution ?
Pour Sabuguheba, les migrations en soi ne sont pas mauvaises ; l’important c’est la façon dont elles s’opèrent. D’ailleurs, selon lui, certains pays s’appuient sur leur diaspora pour se développer. Ce qui est difficile pour le cas du Burundi. « Cela aurait été possible si c’était le gouvernement qui les envoyait chercher de l’emploi et qui suivait de près leur quotidien comme un bon père de famille. Malheureusement, les Burundais partent souvent « sans bénédiction » de leur pays alors que c’est cette bénédiction qui les rendrait redevables envers le pays », regrette-t-il.
Pour sortir de cette impasse, il suggère la collaboration des ministères de l’Education, de la Fonction publique et des Relations extérieures pour créer un cadre légal purement gouvernemental permettant aux Burundais de chercher du travail à l’étranger de manière organisée. Il trouve paradoxal que le gouvernement appelle les Burundais à travailler pour le pays et autorise des agences qui sensibilisent ces Burundais à aller chercher de l’emploi ailleurs. « On ne devrait pas laisser partir que le surplus de main-d’œuvre non utilisé localement, car de ces forces et de cette intelligence qui sont en train de partir, on en a suffisamment besoin », ajoute-t-il.
De son côté, Ndayisaba appelle à une mobilisation de toutes les parties prenantes pour créer des stratégies d’emploi réelles. Cela passe par l’amélioration du climat des affaires et une lutte sérieuse contre la corruption. Il dénonce certains dirigeants qui bloquent des investissements capables de créer des milliers d’emplois simplement parce qu’ils n’ont pas obtenu les pots-de-vin réclamés. Pour lui, seule une politique priorisant l’intérêt national sur les gains d’un petit cercle politique, permettra de stabiliser la population et de redonner confiance à la jeunesse burundaise en son propre pays.




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