Société

L’assurance incendie : Pourquoi tant de réticences ?

Les cas  d’accidents liés aux incendies se sont multipliés ces dernières années. Des maisons d’habitation, des marchés publics, des véhicules ont été transformés en cendres. Malgré toutes les mésaventures, la population Burundaise reste réticente à faire assurer ses affaires et la prévention contre l’incendie est négligée dans certaines places commerciales    

Rien de nouveau et on ne le dira pas assez. Au Burundi, les incendies représentent une autre source potentielle d’insécurité qui, malheureusement, n’attire pas l’attention du public et des décideurs. Plusieurs marchés ont été ravagés par des incendies soit partiellement, soit totalement au cours des dernières années. Bon nombre de commerçants y ont perdu leurs capitaux et leurs espoirs sont partis en fumée. Aujourd’hui, on observe un certain effort dans la prévention contre l’incendie des espaces commerciaux. Cependant, de nombreux particuliers ou les gestionnaires des grandes galeries continuent à fermer les yeux sur la nécessité de se prévenir contre les accidents liés aux incendies.

Le marché de Kinama ne baisse pas la garde

Nous avons débarqué au niveau du marché de Kinama vers 10h. A cette heure, la circulation est intense sur les entrées. A l’intérieur du marché, tout semble rangé. Les allées sont vastes et laissées libres malgré la surabondance des marchandises observée dans ce marché considéré par les usagers comme source d’approvisionnement en denrées alimentaires. Ce qui rend la circulation très facile.

Rencontré à son bureau, Jean Claude Mpawenimana, président des commerçants opérant au marché de Kinama nous a affirmé que la sécurité est garantie. Selon ce responsable, l’Etat leur a octroyé des matériels anti-incendie nécessaires pour prévenir le marché contre l’incendie. « Cette machine nous permettrait d’actionner les pompes à eau dans tous les quartiers du marché », explique-t-il en pointant du doigt une machine installée dans son bureau. En plus de cela, chaque quartier dispose d’un extincteur afin de garantir une intervention rapide.  Répondant à la question sur l’organisation et la mobilisation interne, Mpawenimana indique que le marché dispose d’un groupe de personnes formées sur différents modules de secourisme pour la protection du marché. « Nous disposons d’une équipe de gens qui ont bénéficié d’une formation au sein de la police de protection civile pour prévenir l’incendie et nous pouvons intervenir avant la police en cas de besoin », a-t-il expliqué.

Plusieurs marchés et galeries ont été ravagés par des incendies, soit partiellement, soit totalement ces dernières années.

Galerie Le Parisien : une protection contre l’incendie négligée

La sécurité est limitée au niveau des galeries Villages Market et Le Parisien. Il suffit de pénétrer à l’intérieur de ces galeries pour constater que le risque d’incendie est le cadet des soucis. Au rez-de-chaussée, on aperçoit un seul extincteur installé sur le mur. L’installation du matériel anti-incendie est quasi absente dans cet immeuble à deux étages. Selon un jeune commerçant interrogé sur les précautions à prendre pour se prévenir contre les accidents dus à l’incendie dans cette galerie, chaque commerçant fait ce qui lui semble bon pour se protéger. « Certains ont pris des assurances, d’autres non. Cela dépend de tout un chacun », explique-t-il.

Selon N. P, un commerçant d’un âge un peu avancé exerçant dans ces lieux, celui qui veut sécuriser ses marchandises n’a qu’à prendre une assurance. Sinon, la prise de précaution est minimale en ce qui concerne la prévention. « Nous n’avons ni installations anti-incendie ni autres matériels nécessaires pour lutter contre un éventuel incendie », indique-t-il. Même si les commerçants disposent d’un comité, son rôle ne se limite qu’au règlement de différends entre collègues. Ce senior des affaires pointe du doigt le patron de cette galerie qui, selon lui, néglige la sécurité des lieux. « Le problème est qu’il ne veut pas entendre parler de cette question », se désole-t-il.

Des galeries au centre-ville hautement risqués

Dans les galeries (OK Baazar, Kilimandjaro, Idéal) se trouvant en plein centre-ville, la situation est hors du commun. Ces galeries sont connues pour la vente et la réparation de téléphones. Des milliers de personnes fréquentent tous les jours ces galeries. Des vendeurs de téléphones portables, des techniciens, des commissionnaires, des clients, etc. Il faut admettre que ces galeries regorgent de beaucoup de richesses. Malheureusement, en cas d’incendies, les pertes pourraient être énormes.  Aucune allée où peuvent passer les camions anti-incendie n’est envisagée. Les allés sont très étroites. Les gens sont serrés de façon qu’on craint des pickpockets qui peuvent soutirer des billets des poches des clients. Les échoppes sont également serrées et trop étroits.

En ce qui est de la prise de l’assurance-incendie, la plupart des gens qui exercent dans ces galeries affirment que leurs marchandises sont assurées. « Au regard des accidents liés aux incendies qui se sont produits ces dernières années, je ne peux pas actuellement travailler sans faire assurer mon business », affirme J. N, propriétaire d’une échoppe à la galerie Ok BAZZAR. Plus de 5 réparateurs de téléphones portables exercent dans cette échoppe. Même avis pour N. M, vendeuse de téléphones portables et de leurs accessoires. Elle affirme que de nombreux vendeurs ont fait assurer leurs affaires.

Marché BCM, des allées dégagées

Le marché Bujumbura City Market (BCM) dit « Chez Sion » est bien aménagé.  Les allées où peuvent passer les camions anti-incendie sont dégagées. Pourtant, dans ce marché, aucun extincteur, ni pompe anti-incendie n’est visible dans les coins. Néanmoins, le commissaire de ce marché explique que des mesures drastiques ont été prises pour faire face aux incendies. Joseph Dukundane explique que le marché est construit de façon qu’un secteur est séparé d’un autre par un grand espace.  Si un incendie survient dans un secteur, l’autre ne peut pas être touché », affirme le commissaire du marché BCM. D’autres mesures de prévention contre les incendies ont été prises, notamment l’interdiction de fumer dans plusieurs endroits du marché ou d’y préparer la nourriture. « C’est pour éviter toute chose pouvant déclencher le feu », indique Mr Dukundane

Un vendeur d’habits qu’on affirme être au courant des avantages de l’assurance précise néanmoins qu’il ne recourt pas aux assurances suite à leurs mauvaises performances. Il accuse les sociétés d’assurance de ne pas dédommager facilement et rapidement les sinistrés. « Vous pouvez passer des années sans être dédommagé. J’ai beaucoup d’exemples où une victime passe des années et des années sans être dédommagée ».  A la recherche du dédommagement, vous risquez d’ajouter d’autres moyens substantiels, poursuit-il. Il déplore également le fait que les assurances ne font pas suffisamment de sensibilisations. Pour lui, les marchés sont de bons endroits pour l’activité commerciale des sociétés d’assurance.

Le commissaire Dukundane précise que dans un proche avenir, des systèmes anti-incendie modernes vont être installés dans ce marché. Les études sont en cours. C’est une machine qui sera connectée à différentes pompes qui seront installées dans différents secteurs du marché avec un système de puits contenant de l’eau.

Aujourd’hui, on observe un certain effort dans la prévention contre l’incendie des espaces commerciaux.

La population réticente 

Amené à s’exprimer sur cette question, le président des commerçants et responsable principal de la sécurité au marché de Kinama  Jean Claude Mpawenimana a essayé d’expliquer ce phénomène. Il affirme que les responsables de la sécurité à ce marché encouragent souvent les commerçants à prendre l’assurance. Cependant, il indique que la plupart des gens exerçant dans ce marché sont réticents à prendre l’assurance. «  Beaucoup de gens ne veulent toujours pas prendre l’assurance », affirme Mpawenimana qui précise que l’ignorance est l’une des causes principales à l’origine de ce phénomène. Pour lui, il est important que les sociétés d’assurance revoient leur politique en matière de publicité pour expliquer leur mode de fonctionnement à la population.

Les commerçants du marché «Chez Sion» semblent ne pas bien  apprécier les services offerts par les assurances. « C’est bien de prendre l’assurance pour ses affaires quand on est commerçant. Mais, nous ne savons pas comment les assurances fonctionnent et les assureurs ne viennent jamais nous expliquer leur mode de fonctionnement », explique Jeanne Ndayizeye, une femme âgée exerçant dans ce marché. Elle affirme ne pas avoir pris d’assurance pour ses marchandises.

Certains commerçants sont victimes de leur ignorance. Une femme qui vend des pagnes rencontrée dans son stand pense qu’il est inutile de faire assurer ses marchandises si le marché est déjà assuré par le propriétaire. Elle affirme qu’il n’y a pas de sensibilisation en ce qui est de la prise de l’assurance. « Je n’ai jamais vu les compagnies d’assurance venir nous expliquer comment fonctionnent leurs services », explique-t-elle.

Les assureurs se prononcent

Les assureurs disent faire face à certains défis malgré des avancées notables enregistrées dans leur secteur d’activités. Abel Ntakarutimana, directeur technique à Business Insurance and Reinsurance Company (BIC) fait savoir que la population ne prend pas d’assurance pour le risque des incendies. Cependant, il affirme qu’il s’agit d’une assurance présentant plusieurs avantages pour les clients et moins cher par rapport à d’autres branches.

Pour lui, la principale raison à l’origine de la non prise de cette assurance est l’ignorance. Il parle également de la pauvreté et souligne le manque de publicité pour cette assurance. Ntakarutimana ne nie pas que les mauvaises prestations des assurances dans la branche de l’assurance automobile découragent la population. Cependant, il rappelle que les dépenses de cette branche dépassent toujours le seuil prévu et déstabilise les opérations financières des sociétés d’assurance. Pour lui, les primes devraient être revus à la hausse.

Selon Thacien Sibomana, Secrétaire Exécitif Permanent de l’Assur affirme que la population burundaise néglige le secteur de l’assurance incendie. Sibomana utilise les chiffres pour expliquer la faiblesse des entrées de cette branche. « Si nous considérons la place de cette branche dans le monde des assurances sur base des entrées, nous trouvons qu’elle a représenté seulement 14,4% en 2019 et 13,7% en 2021 », fait-il noter. D’après ce responsable, les raisons de ce phénomène sont diversifiées.

Pour Thacien Sibomana, les Burundais n’ont pas encore la culture de l’assurance. Tout de même, il indique que même les décideurs  ne contribuent pas suffisamment dans la sensibilisation de la population. «Je ne peux pas ne pas le dire. Si les décideurs comprenaient les avantages de l’assurance, ils pourraient influencer la population», dit-il. Il épingle tout de même les sociétés d’assurance qu’il accuse de ne pas suffisamment sensibiliser la population sur les raisons de se prévenir contre les pertes éventuelles dues aux incendies.

Jonathan Ndikumana & Bruce Habarugira

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A propos de l'auteur

Jonathan Ndikumana.

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