Economie

Capitaliser sur les potentialités de la diaspora : Au-delà des transferts d’argent

Piliers majeurs de l’économie africaine, les diasporas représentent un levier d’action stratégique qui dépasse largement le cadre des seuls transferts financiers. De la transmission des compétences à l’investissement direct, leur potentiel reste toutefois freiné par des risques perçus et un manque de structures pérennes. Pour transformer cet attachement en moteur de prospérité durable, les Etats doivent instaurer un climat de confiance, sécuriser les capitaux et garantir une neutralité politique inclusive.

Violet Kakyomya, Coordonnatrice Résidente du Système des Nations Unies au Burundi : « En 2024, les diasporas africaines ont contribué à hauteur de plus de 100 milliards USD au développement de leur pays d’origine ».(Photo : Primature)

« En 2024, les diasporas africaines ont contribué à hauteur de plus de 100 milliards USD au développement de leur pays d’origine. Au-delà de leur importance économique, ces contributions traduisent également un attachement profond des diasporas à leur patrie ainsi que leur volonté d’accompagner durablement son essor. Notre responsabilité collective est désormais de créer les conditions permettant de transformer cet immense potentiel en un moteur durable de prospérité, d’innovation et d’intégration pour l’Afrique », a fait savoir Violet Kakyomya, Coordonnatrice Résidente du Système des Nations Unies au Burundi.

Cette déclaration s’inscrivait dans le cadre des activités de la Semaine de la Diaspora Panafricaine, qui s’est tenue du 29 au 30 juillet 2026 à Bujumbura sous le thème : « Dialogue avec la diaspora panafricaine sur le développement et la transformation de l’Afrique ».

Dans son intervention, le Professeur Léonce Ndikumana, expert en économie a affirmé que la diaspora joue un rôle prépondérant dans le développement des nations d’origine, rappelant que les exemples de pays ayant bénéficié de l’appui de leurs migrants ne manquent pas. Pour les pays africains en général et le Burundi en particulier, il a tenu à préciser qu’il existe de nombreux atouts dans ce domaine, à commencer par l’attachement émotionnel des diasporas envers leur patrie, leur expertise professionnelle pointue dans tous les domaines, leur désir réel de s’impliquer et l’engagement ferme du gouvernement à collaborer avec elles.

Capitaliser sur les potentialités des diasporas

Cependant, tous ces atouts risquent de rester incomplets en l’absence d’actions concrètes pour créer un environnement favorisant une contribution plus durable, mieux coordonnée et véritablement transformatrice. Pour le Pr Ndikumana, plusieurs leviers doivent être actionnés pour maximiser ces potentialités, notamment l’établissement d’un programme structuré de transfert de compétences.

Il rappelle à ce titre que l’importance de la diaspora ne se mesure pas seulement en transferts d’argent effectués par les migrants. Plutôt, il faut également prendre en compte sa capacité technique, l’expertise en relations publiques, le réseautage ainsi que les capacités de financement. « Sans cette approche globale, on risque de se focaliser uniquement sur le montant de dollars qui entrent chaque année. Ce qui s’avère peu productif, car le développement ne se résume pas seulement à l’argent », souligne-t-il.

Cet expert recommande aussi d’impliquer directement les experts expatriés dans l’élaboration de la politique économique et sociale des pays d’origine, opérant ainsi un glissement du concept traditionnel de la fuite des cerveaux vers celui de la circulation des cerveaux. Il s’agit de réfléchir aux moyens de maintenir le lien entre les migrants africains et leur patrie afin que leur expertise et leur capital puissent revenir bâtir leurs pays.

De son côté, une experte venue de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) estime que pour réussir ce pari, il est impératif de changer d’optique en passant de la simple mesure des transferts financiers à l’évaluation de l’impact global sur le développement. De même, il convient de glisser de la recherche ponctuelle de financements vers la mobilisation active des compétences et des réseaux, de l’organisation d’événements éphémères à la création des structures permanentes et d’une consultation occasionnelle à l’instauration d’un dialogue continu et structuré avec les diasporas.

Investir dans son pays d’origine : un pari parfois risqué

Pour M. Babacar Sedikh Faye représentant résident du Groupe de la Banque mondiale pour le Burundi, le choix d’investir dans son pays d’origine comporte parfois des risques réels pour les diasporas. Comme il le dit, lorsqu’ils décident de franchir le pas, la majorité des migrants privilégient le secteur immobilier considéré comme moins risqué, car un bien peut être revendu plus facilement en cas de difficulté.

M.Boubakar explique qu’on a beau entretenir un lien affectif puissant avec sa patrie et l’aimer profondément, mais une personne qui a travaillé dur à l’étranger pendant vingt ans pour se constituer une épargne réfléchira deux fois avant de s’engager dans des investissements dont elle ne maîtrise pas tous les paramètres. Pour réduire ces risques, il suggère aux gouvernements d’élaborer un manuel de bonnes pratiques en matière d’investissement et de promotion des affaires, en s’inspirant des réussites probantes observées à travers le continent qui ont déjà fait la preuve de leur efficacité.

Bâtir un climat de confiance pour sécuriser les investissements

Comme l’ont souligné les intervenants, on ne saurait aborder la contribution de la diaspora sans évoquer l’établissement d’un cadre de confiance, car chacun veut s’assurer que ses capitaux seront pleinement protégés. Selon cette experte de l’OIM, il est primordial de s’interroger sur les mécanismes que les états respectifs mettent en place pour aider à protéger les investissements des diasporas. Car cela s’est avéré comme un frein majeur pour les diasporas qui viennent investir dans leurs pays.

Abondant dans le même sens, M. Babacar Sedikh Faye, rappelle que son institution conseille vivement aux gouvernements de faire du secteur privé le moteur central du développement, qu’il s’agisse des acteurs locaux, des investisseurs étrangers ou des membres de la diaspora. « Les pays qui offrent un environnement propice aux affaires sont généralement ceux qui parviennent à tirer le meilleur parti de leur diaspora », dit-il. Il fait remarquer que les autorités gouvernementales ne sont pas les meilleurs ambassadeurs en matière de promotion des investissements privés pour leur propre pays, les comparant à un père décrivant son propre enfant qui aura naturellement tendance à taire ses points faibles. A ses yeux, les véritables ambassadeurs restent les investisseurs déjà installés sur le terrain, qu’ils aient réussi ou qu’ils aient surmonté des obstacles concrets.

« Dialogue avec la diaspora panafricaine sur le développement et la transformation de l’Afrique ». (Photo : RTNB)

Garantir l’autonomisation et la neutralité politique de la diaspora

Selon l’experte de l’OIM, les pouvoirs publics doivent déployer des actions concrètes facilitant la participation effective des diasporas en adoptant une démarche ouverte et inclusive. Il ne faudrait pas catégoriser les diasporas en ciblant un groupe jugé pro-gouvernemental tout en rejetant les autres, car la politisation fréquente des migrants prive les pays de compétences précieuses et de personnes prêtes à investir tout simplement parce qu’elles n’affichent pas la même obédience politique.

Ce constat est pleinement partagé par le Professeur Ndikumana, qui estime crucial de respecter et de consolider l’autonomie et l’indépendance politique de la diaspora. Celle-ci doit pouvoir collaborer avec les autorités, mais de façon libre et souveraine. La diaspora formant un ensemble hétérogène, chercher à la politiser comporte le risque d’aliéner une grande partie de ses membres. Pour maximiser l’impact, chaque citoyen de l’extérieur doit pouvoir contribuer à sa manière sous peine de rater l’opportunité de valoriser pleinement leur potentiel si un sentiment d’exclusion s’installe.

Un autre défi majeur réside dans la pérennisation du sentiment d’appartenance au fil du temps. On observe désormais l’émergence de diasporas de troisième, quatrième ou même cinquième génération et le lien affectif constaté chez la première génération risque de s’estomper chez les descendants si aucun effort réel et constructif n’est entrepris. Pour garantir une contribution pérenne à long terme, un véritable travail de responsabilisation et d’autonomisation des diasporas doit ainsi être mené dès aujourd’hui.

Perspectives et orientations pour l’avenir

Au terme des échanges, les participants ont formulé plusieurs orientations majeures pour concrétiser ces ambitions. Ils ont d’abord insisté sur la valorisation des qualifications des migrants en demandant une pleine reconnaissance de leurs diplômes dans leurs pays d’origine, évitant ainsi qu’ils ne soient dépréciés comme c’est parfois le cas dans les pays d’accueil.

Par ailleurs, pour inciter les investisseurs à apporter leurs capitaux, les intervenants ont appelé à l’établissement des lois protectrices et à l’octroi d’incitations fiscales adaptées. La modernisation des services administratifs par le biais des technologies numériques a également été mise en avant afin de simplifier l’ensemble des démarches nécessaires au lancement des projets.

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Florence Inyabuntu.

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