A Bujumbura, les chercheurs, les agriculteurs et les responsables se sont retrouvés pour discuter d’un enjeu vital pour le Burundi : des sols trop acides qui menacent les récoltes. Dans ce contexte, la dolomie apparait comme une véritable bouffée d’oxygène pour redonner vie à la terre et aider les agriculteurs à cultiver mieux et efficacement.

Les participants suivent attentivement les exposés.
L’Université du Burundi, en partenariat avec l’International Fertilize Development Company (IFDC) et différentes institutions publiques (notamment le ministère en charge de l’agriculture et ses structures) a organisé du 12 au 13 juin 2025 un forum scientifique majeur à Bujumbura consacré à la problématique de l’acidité des sols et aux opportunités offertes par l’utilisation de la dolomie. Ce problème revêt une importance stratégique pour la sécurité alimentaire et la pérennité de l’agriculture burundaise, notamment parce que plus de 70 % des terres agricoles souffrent d’un pH inférieur à 5,5. Ce qui nuit gravement à leur fertilité.
Sous le thème « Forum sur la dolomie et la correction de l’acidité des sols au Burundi », chercheurs, enseignants universitaires, agriculteurs, exploitants de dolomie, décideurs politiques ainsi que partenaires techniques et financiers se sont réunis pour partager leurs expertises, dresser un état des lieux précis et proposer des pistes d’actions concrètes.
Un défi majeur : l’acidité des sols au cœur de l’agriculture burundaise
L’acidité des sols représente un défi de longue date aux conséquences multiples. En effet, cette acidification fragilise la vie biologique du sol en détruisant les microorganismes essentiels. Elle limite l’assimilation de nutriments clés comme l’azote, le phosphore, le soufre, le zinc ou le bore, tout en provoquant des excès toxiques d’aluminium et de fer. De plus, elle modifie la structure physique du sol, réduisant sa capacité à retenir l’eau et les éléments nutritifs nécessaires aux plantes. Ces perturbations expliquent la faible croissance des cultures, les rendements agricoles en baisse et, finalement, des pertes économiques importantes tant pour les producteurs que pour le pays. C’est pourquoi l’utilisation d’amendements calco-magnésiens tels que la dolomie apparait comme une solution à la fois accessible et efficace.
Procédant à l’ouverture du forum, le Recteur de l’Université du Burundi Pr Dr Audace Manirabona et le Représentant pays de l’IFDC, ont souligné l’enjeu national de cette problématique. « L’objectif principal de ce forum est de faire un large état des lieux de tous les travaux ayant été effectués jusqu’à ce jour dans le domaine de la gestion de l’acidité des sols au Burundi », indique Pr. Manirabona. Il ajoute que le sol constitue le premier capital productif de l’agriculture, au Burundi et bien au-delà. Les échanges se sont ensuite déroulés autour des présentations scientifiques, des analyses de terrain et des témoignages d’acteurs engagés dans la lutte contre l’acidification des sols.
Des avancées scientifiques et des témoignages du terrain éclairent les enjeux
Les premières interventions ont abordé les causes et les mécanismes de l’acidification des sols au Burundi, la cartographie nationale des gisements de dolomie et de calcaire, ainsi que l’évolution de l’usage de la dolomie dans l’agriculture locale. Des institutions comme l’ISABU, la Faculté d’Agronomie de l’Université du Burundi et l’IFDC ont présenté leurs travaux, offrant une meilleure compréhension des enjeux scientifiques et techniques de cette problématique.
L’après-midi du 12 juin a été consacré à l’analyse des résultats d’études portant sur les effets conjoints de la dolomie et de la matière organique sur la fertilité des sols, en particulier dans les plateaux centraux. Les cultures de maïs et de haricot ont fait l’objet d’une attention particulière, notamment la nodulation du haricot nain en milieu acide. Ces présentations ont suscité des discussions enrichissantes, marquées par le partage d’expériences concrètes du terrain.
Le deuxième jour du forum a mis en lumière des recherches menées dans les laboratoires et sur le terrain. Plusieurs études ont montré comment la dolomie influence la croissance et le rendement des haricots volubiles et nains, tout en déterminant les doses optimales à appliquer selon trois types de sols typiques du pays. L’impact de la granulométrie de la dolomie sur l’acidité et la productivité a également été exploré. Une étude comparative a enfin évalué l’efficacité de l’engrais organo-minéral FertiKal, avec ou sans dolomie, sur les cultures de haricot et de chou.
Parmi les interventions marquantes, le professeur Salvator Kaboneka a présenté les résultats d’une étude réalisée par son étudiant Yves Bukeyeneza portant sur la correction de l’acidité des sols dans les hautes collines burundaises grâce à la dolomie. Cette recherche a testé deux hypothèses principales : l’efficacité des doses calculées selon la formule de Yamoah et le rôle complémentaire du fumier de vache pour améliorer le rendement du haricot.
Le moment fort du forum a été la session dédiée aux témoignages des acteurs du terrain. Agriculteurs, producteurs de dolomie, agents des services agricoles décentralisés et responsables administratifs ont partagé leurs expériences. « Lorsque l’IFDC a commencé à mettre en œuvre ses projets dans notre région, ses techniciens nous ont aidés à mesurer le Ph du sol. Ils ont alors constaté une acidité prononcée. Ils nous ont ensuite formés à l’utilisation efficace de la dolomie pour corriger cette acidité », indique Marie Goreth Kwizera de la commune Nyabiraba de la province Bujumbura.
D’autres intervenants ont alors évoqué les difficultés liées à l’approvisionnement en dolomie, aux dosages et à la maîtrise des techniques de chaulage. Ces récits ont révélé un paradoxe : bien que la dolomie soit de plus en plus reconnue pour ses bénéfices, son usage reste limité. La production annuelle avoisine 15 000 tonnes alors que les besoins sont estimés à 100 000 tonnes. Les agriculteurs se procurent souvent des quantités trop faibles réparties sur toute leur exploitation, ce qui fait que les effets escomptés ne sont jamais atteints. Par ailleurs, le contrôle de la qualité demeure un point faible.
Le forum a aussi été l’occasion de présenter les efforts du Projet d’Appui à une Gestion Responsable et Intégrée des Sols (PAGRIS), conduit par l’IFDC et le ministère en charge de l’agriculture avec le soutien financier de l’Ambassade des Pays-Bas au Burundi. Cette initiative pilote vise à restaurer la fertilité des sols acides grâce à l’application ciblée d’amendements adaptés, notamment la dolomie. Son intervention s’appuie sur la cartographie RODEVA et privilégie une approche intégrée rassemblant producteurs, institutions de recherche, entreprises locales et autorités administratives. L’objectif est de sensibiliser, former, approvisionner et accompagner les agriculteurs pour une gestion durable des sols.

La photo de famille marque la clôture du forum.
Vers une filière dolomie durable et inclusive pour l’avenir de l’agriculture ?
Malgré ces avancées, plusieurs défis persistent. Les infrastructures de stockage de la dolomie dans les collines sont quasi inexistantes, la pénurie de carburant perturbe la chaîne logistique et les usines de production se trouvent souvent loin des sites d’extraction. Il est également nécessaire de professionnaliser les producteurs de dolomie et d’instaurer des normes de qualité actualisées afin de sécuriser la filière.
Actuellement, six entreprises burundaises produisent la dolomie, parmi lesquelles ITRACOM, Stone Society et AB Geoscience qui exploitent principalement des gisements situés dans les provinces de Cibitoke et Rutana. Ces entreprises coopèrent dans le cadre du PNSEB et du projet pilote Dolomie. La distribution se fait pendant chaque saison agricole via 368 zones couvrant 93 % des communes du pays. Les bénéficiaires versent une avance pour obtenir leur approvisionnement, tandis que le Département du ministère en charge de l’agriculture qui s’occupe de la fertilisation des sols (DFES) réalise des analyses chimiques avant chaque campagne en collaboration avec le laboratoire de l’ISABU.
Cependant, le respect du calendrier reste un enjeu majeur. La dolomie doit idéalement être appliquée un mois avant le semis, mais des retards fréquents, dus à des problèmes logistiques, à un faible engagement des investisseurs et à un nombre limité de partenaires, compromettent son efficacité. En dehors de l’IFDC, quelques acteurs comme le projet TUBURA accompagnent le ministère dans cette démarche.
Malgré ces obstacles, les résultats sont encourageants. Le gouvernement subventionne la dolomie à hauteur de 73 %. En cinq ans, les volumes distribués ont quadruplé, passant de 9 000 à 38 000 tonnes par an. Les autorités envisagent la création d’un stock stratégique de carburant pour assurer la régularité des livraisons, ainsi que des incitations fiscales pour attirer de nouveaux acteurs dans la filière. Parallèlement, des campagnes de sensibilisation sont menées pour mobiliser les investisseurs privés.
Des alternatives complémentaires existent aussi
Par ailleurs, des alternatives complémentaires commencent à émerger. Le Dr. Ir. Marie Chantal Niyuhire a présenté au forum une évaluation de FertiKal, un fertilisant organique certifié pour l’agriculture biologique, qui pourrait s’intégrer dans une stratégie globale de restauration des sols.
Enfin, plusieurs recommandations ont été formulées à l’issue du forum. Il s’agit notamment de poursuivre les recherches sur les effets à long terme de la dolomie, de renforcer la collaboration entre universités, centres de recherche et services publics, d’élaborer des politiques publiques incitatives à l’usage des amendements calco-magnésiens, et de promouvoir les pratiques de conservation des sols pour lutter contre l’érosion et renforcer la résilience agricole.
Tous les participants ont souligné l’importance de bâtir une filière dolomie cohérente, durable et inclusive capable de répondre aux attentes d’une agriculture burundaise en quête de souveraineté et de durabilité.




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