La pénurie des devises ronge le secteur économique. Les importateurs comme les industriels en paient un lourd tribut. Les conséquences liées à cette situation sont notamment : une hausse généralisée des prix sur le marché, la compétitivité des entreprises remise en cause … Bref, l’activité économique se contracte
La situation reste volatile sur le marché des changes. La monnaie locale continue sa chute face aux devises étrangères, en l’occurrence le dollar et l’euro. Les distorsions entre le marché officiel et le marché parallèle inquiètent plus d’un. Au cours de la deuxième moitié du mois d’octobre, le taux officiel de change était respectivement de 1808 FBu et 2 078 FBu pour le dollar et l’euro. Par contre, la situation est toute autre sur le marché parallèle où un dollar s’échangeait contre 2800 FBu et un euro contre 3230 FBu à la même période. Ainsi, l’écart entre les deux marchés est respectivement de 992 FBu et 1 152 FBu.
Le différentiel du taux de change entre le marché officiel et le marché parallèle impacte négativement la vie économique du pays, car les devises sont nécessaires pour faire fonctionner la machine économique. Les importateurs, les businessmen ont besoin des devises pour faire des transactions avec le reste du monde.
Les interventions de la Banque centrale sur le marché des devises ont limité la dépréciation du taux de change officiel à 5 % en 2016 et 4,6 % en 2017. Par contre, la surcote sur le marché parallèle a grimpé de 25 à 60 % entre 2015 et 2016. Pour l’ensemble de la période 1960-2017, le changement enregistré est de 3358 %, constate la Banque Mondiale (BM).

La valeur de la monnaie locale continue sa chute par rapport au dollar.
Les importateurs en ligne de mire
Selon la BM, les réserves de change sont très faibles et restreignent considérablement les importations. Les importateurs dénoncent l’injustice économique. La Banque centrale privilégie les importateurs des produits dits stratégiques (carburant, médicaments, fertilisants et intrants industriels). Les autres importateurs ne sont pas autorisés à avoir plus de 50 mille dollars par an dans les banques, déplorent-ils.
Pour des pays importateurs nets comme le Burundi, les bénéfices liés à la baisse de la valeur de la monnaie nationale sont très limités, indique Dr Léonidas Ndayizeye, professeur à l’Université du Burundi. Un commerçant rencontré au marché dit chez Sion a confié à la rédaction de Burundi Eco que la problématique de manque de devises devient un casse-tête. Cette pénurie impacte négativement son activité. Le billet vert influence les prix de vente de nos produits, estime-t-il. Grosso modo, le différentiel de change favorise la concurrence déloyale.
Les consommateurs en paient un lourd tribut
Un importateur de fripes ne va pas par quatre chemins : « C’est le consommateur final qui subit les conséquences », déclare-t-il. Les prix augmentent alors que le pouvoir d’achat ne suit pas le même rythme. Parallèlement, l’importateur doit payer les redevances administratives (droits de douanes, impôts et taxes, etc). « C’est pourquoi nous devons majorer les prix des produits pour dégager une marge bénéficiaire », explique un commerçant sous couvert d’anonymat. Concrètement, si le taux de change augmente, l’importateur aura besoin plus de billets de FBu pour satisfaire ses besoins en produits. Dans le cas contraire, il limite les importations. « Des fois nous sommes contraintes de réduire la quantité des produits importés pour s’adapter à l’élasticité du marché », confie un importateur.
Les entreprises ne sont pas à l’abri
D’après Dr Ndayizeye, la baisse de la valeur de la monnaie nationale a pour effet direct la hausse des prix des importations. On parle alors des effets prix. Entretemps, les exportations n’augmentent pas pour autant, du moins dans un premier temps même si le pays est capable d’accroître les quantités offertes (ce qui n’est d’ailleurs pas le cas pour le Burundi). Le déficit extérieur s’en trouve accru, se désole Dr Ndayizeye.
Les entreprises voient donc les coûts des intrants qu’elles importent augmenter, s’indigne Dr Ndayizeye. Ce qui accroît le coût de production. Cette situation a un effet négatif sur leur compétitivité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. C’est ainsi qu’on assite ces derniers jours à la flambée des prix des produits fabriqués localement au même titre que ceux importés, fait-il savoir. En conséquence, l’entreprise produit moins, donc réalise peu de profits. Dans ces conditions, les entreprises investissent moins et ne peuvent plus recruter. Dans le pire des cas, les entreprises peuvent recourir aux licenciements et à des mises en chômage technique.
L’inflation devient chronique
La pénurie des devises étrangères dans les circuits officiels conduit au rationnement de ces dernières. Dans pareilles conditions, les agents économiques sont obligés de se ressourcer au marché parallèle, notifie Dr Ndayizeye. Or, les taux appliqués sur ce marché deviennent ainsi un des éléments majeurs qui alimentent les tensions inflationnistes, dit-il.
Une baisse soudaine de la monnaie nationale peut entraîner une hausse des prix des produits importés. Un taux de change élevé de la monnaie locale en devises étrangères la déprécie. Ce qui entraine une inflation cyclique. Les observateurs avisés estiment que la dépréciation monétaire alimente l’inflation. La dépréciation de la monnaie burundaise par rapport au dollar ou à l’euro favorise la flambée des prix sur le marché. Les importateurs ont besoin impérativement de devises pour s’approvisionner. Par conséquent, la fixation des prix de vente sera fonction des cours de change, a indiqué Nicholas Ndayishimiye, directeur général de l’ISTEEBU.
Pourquoi ces fluctuations des prix sur le marché de changes?
Dr Léonidas Ndayizeye, enseignant-chercheur à l’Université du Burundi explique les causes de la variation des prix sur le marché de change. L’évolution de la valeur de la monnaie d’un pays dépend du rythme de croissance économique. Celle-ci dicte à son tour le niveau de la demande de sa monnaie. De la sorte, un pays qui connait une croissance économique soutenue attire plus facilement les investissements étrangers et d’autres formes de capitaux étrangers. Ce qui alimente la conversion des devises en monnaie nationale et fait apprécier cette monnaie sur le marché des changes.
La chute de la monnaie burundaise est intimement liée à la baisse des aides extérieurs consécutive au gel de la coopération financière internationale. D’après une note conceptuelle du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), la tension sur le marché de changes continue à s’aggraver en raison d’une diminution des réserves en devises. « En 2016 les recettes extérieures ont diminué de 47,8 % par rapport à l’année précédente », précise la même source. Par ailleurs, les pays en voie de développement dépendent des aides extérieures qui constituent aussi une source importante de devises. A titre illustratif, les projets réalisés dans le cadre de la coopération avec l’UE ont coûté 260 millions d’euros en 2017.
L’instauration du régime de double taux de change
Le double taux de change a été instauré par la Banque centrale en 1999 suite à la diminution des réserves de change. Ainsi, à côté du marché de change de la Banque de la République du Burundi, un deuxième guichet de vente et d’achat de devises a été créé pour les banques commerciales. Les importateurs des produits dits de première nécessité étaient servis au guichet de la BRB appelé le premier guichet. Pour les autres produits, les devises étaient achetées auprès des guichets des banques commerciales (ou deuxième guichet) à un taux librement négocié. Dès lors, les problèmes liés à la gestion des deux guichets surgissent, lit-on sur le site de la BRB.
Une année après, un marché aux enchères des devises a été instauré en vue de corriger les distorsions causées par le système de taux de change multiple. Il s’agissait de réunifier les trois taux de change (taux du premier et celui du deuxième guichet et celui du marché parallèle). Les participants à ce marché sont la BRB qui vend les devises ainsi que les banques commerciales et les bureaux de change qui les achètent.
Le marché aux enchères lancé en juillet 2000 a influencé les cours des devises. Le taux est passé de 653,2 à 753,7 FBu pour 1 USD. Ce marché se tenait en principe une fois la semaine. A la clôture de chaque séance d’enchères, il se dégage un taux qui sert de référence pour toutes les transactions. D’après la BRB, depuis la mise en place de ce marché, le taux du FBu a fluctué s’établissant à 720,7 FBu; 830,4 FBu ; 930, 8 FBu et 1 082,6 FBu pour 1 USD respectivement en 2000, 2001, 2002 et 2003. Et, depuis cette période, la monnaie locale perd sa valeur par rapport aux devises.
Que faire pour inverser la tendance ?
Au moment où certains analystes évoquent la dévaluation de la monnaie, Dr Ndayizeye prévient le risque d’aggraver la situation. Pour réduire l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle, il faut satisfaire la demande en devises, laisse entendre Dr Ndayizeye. Pour lui, la dévaluation ne saurait constituer une solution. Quelle serait la valeur du FBu par rapport au dollar s’il était librement convertible, s’interroge-t-il.
Le Burundi présente une particularité, car tous les bureaux de change sont agréés. Donc ils devraient appliquer le taux de change officiel. Mais cela est impossible dans un contexte de pénurie de devises. La meilleure solution est de trouver les voies et moyens pour satisfaire la demande en devises au taux de change officiel. Sinon, même après la dévaluation, l’écart va encore rapidement se creuser entre les deux marchés, fait savoir Dr Ndayizeye. Les principales sources de devises restent l’exportation du café, du thé et des minerais notamment l’or et les terres rares. La diversification du secteur de ses exportations s’impose.




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