Le phénomène des enfants et jeunes qui traversent la frontière pour aller travailler en Tanzanie prend de l’ampleur dans certaines communes frontalières du Burundi, dont celles de Nyanza et de Rutana, en province de Burunga. Sans papiers, sans protection, ils s’exposent à toutes sortes de violences. L’administrateur communal de Nyanza, Maître Ingénieur Diomède Dusengimana, tire la sonnette d’alarme sur cette réalité aux conséquences sociales préoccupantes.

Beaucoup de jeunes Burundais franchissent illégalement la frontière avec la Tanzanie pour y chercher du travail.
Lors de notre rencontre, Epimaque Niyonsenga, 24 ans, venait tout juste de descendre d’une pirogue reliant les deux rives, burundaise et tanzanienne. A ses côtés, Enock Nshimirimana,16 ans, son ami. Avec une fatigue terrifiante qui pouvait se lire sur leurs visages, ces deux jeunes originaires de l’ancienne province de Rutana affirment revenir de Tanzanie où ils ont effectué des travaux champêtres. « La Tanzanie c’est presqu’à la maison. Je ne peux plus m’en passer. Si je n’étais pas allé travailler là-bas, peut-être que je serais mort », confie Niyonsenga.
Il ne se souvient plus de la première fois qu’il y est allé. Très jeune, il suivait les autres jusqu’à devenir autonome. Aujourd’hui, il y va seul et parfois y amène quelques-uns de ses amis. Comme il l’explique, c’est le chômage qui fait qu’ils migrent vers la Tanzanie. « Là-bas, au moins, il y a du travail », affirme-t-il. Il explique qu’un jeune peut facilement y gagner jusqu’à 300 000 FBu par mois, une somme que certains fonctionnaires burundais ne touchent pas. Grâce à cet argent, il dit avoir construit une maison et subvenu aux besoins de sa famille.
Un chemin plutôt glissant
Même si Niyonsenga en est si fier, cette aventure est loin d’être dorée. Ce jour-là, il n’avait rien dans la main sauf un téléphone portable. On lui avait tout pris avant de franchir la frontière burundaise. Un scénario fréquent dans cette aventure. « J’avais l’équivalent d’autour de 600 000 FBu. Un salaire de deux mois. J’avais aussi acheté un pagne pour ma femme et d’autres choses. Arrivé presque à la frontière, les agents de sécurité tanzaniens m’ont tout pris. Voilà pourquoi je rentre les mains vides », raconte-t-il avec une étonnante sérénité.
Quand on lui demande ce que lui fait de perdre deux mois de travail, il répond simplement: « C’est juste ce qui n’arrive qu’aux vivants. C’est comme dans le commerce: parfois on gagne, parfois on perd. La vie continue. Le mal serait que je perde la vie. Si aujourd’hui je rentre les mains vides, sache que ce n’est pas toujours comme ça. Regarde mon ami, il rentre avec tout. C’est une question de chance », répond-il.
Quant à l’idée d’y retourner, il est catégorique: « Suppose que tu roules à vélo et que tu tombes. Vas-tu jurer que tu ne rouleras plus à vélo? Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, et ce ne sera pas la dernière. Je rentre à la maison, histoire de me reposer un ou deux mois et je vais y retourner », dit-il.
Les deux amis reconnaissent ne pas avoir de papiers officiels pour voyager. Pour eux, ce n’est pas un problème. « Cela n’a pas d’importance », lance Nshimirimana. « Tant que je peux encore y aller comme ça, je ne chercherai jamais le passeport. Ce sont des procédures administratives qui prennent une éternité et qui coûtent cher en plus. Si je décide d’y aller officiellement, je ne pourrais plus y aller », ajoute-t-il.
Même s’ils se disent ne pas être tenté de chercher les papiers administratifs, ils avouent que ceux qui en possèdent sont mieux traités qu’eux.
Une Préoccupation administrative
Selon l’administrateur communal de Nyanza, Maître Ingénieur Diomède Dusengimana, ce problème s’explique en partie par la proximité géographique et les disparités économiques entre les deux pays. « Nous partageons des frontières avec la Tanzanie et la République démocratique du Congo. Beaucoup d’enfants et de jeunes vont en Tanzanie pour chercher de l’argent, car la valeur du franc burundais est faible comparée aux autres monnaies de la région », explique-t-il.
Ce départ massif touche particulièrement la jeunesse et certains abandonnent même leurs études pour tenter leur chance. « Ils y vont motivés par des amis qui y sont déjà allés et qui leur font croire qu’on y trouve facilement de l’argent ou une vie meilleure », ajoute-t-il.

L’administrateur de la commune de Nyanza, Maître Ingénieur Diomède Dusengimana, conseille aux jeunes qui se rendent en Tanzanie de toujours voyager munis de documents officiels valides.
Voyages sans documents valides : un danger persistant
L’une des préoccupations majeures soulevées par les autorités tanzaniennes concerne l’absence de documents de voyage chez de nombreux Burundais qui franchissent la frontière. « Elles nous disent que beaucoup arrivent sans passeport ni laissez-passer. Or, lorsqu’une personne n’a aucun document, cela signifie qu’elle est entrée illégalement dans un pays étranger », avertit l’administrateur communal.
Pour prévenir ces situations, il insiste sur la nécessité de voyager légalement : « Nous sensibilisons en permanence pour que toute personne qui se rend à l’étranger dispose de documents de voyage. Cela évite des ennuis et facilite le retour avec les gains ou les biens acquis légitimement ».
Un mouvement qui ne concerne pas seulement Nyanza
L’administrateur précise que la plupart de ces enfants ne sont pas originaires de la commune Nyanza. « Ils viennent d’autres provinces et d’autres communes, puis passent parfois par Nyanza avant de franchir la frontière », souligne-t-il.
Pour faire face à ce phénomène, un cadre de concertation appelé Ujirani Mwema (Bon Voisinage) existe entre le Burundi et la Tanzanie. « Nous échangeons régulièrement avec les autorités tanzaniennes, notamment celles de Kigoma, sur différents problèmes frontaliers. Une journée spécifique est même dédiée à cette initiative. Parmi les sujets évoqués figure la question des enfants burundais qui se rendent en Tanzanie pour travailler. Nous en avons déjà discuté à plusieurs reprises », explique Maître Ingénieur Dusengimana.
Un accompagnement pour les refoulés et les victimes
Les autorités locales sont régulièrement confrontées au retour forcé des Burundais expulsés de Tanzanie. « Nous accueillons ces personnes à la frontière. Ensuite, nous organisons leur retour dans leurs familles après leur avoir donné des conseils. Pour ceux qui ont besoin d’une assistance particulière, comme les victimes de tortures ou de violences, nous les transférons immédiatement dans des structures de soins pour des traitements », explique l’administrateur. Cette aide s’étend également aux habitants d’autres communes. « Nous les aidons tous sans distinction », précise-t-il.
Face à cette réalité, l’administrateur Dusengimana appelle les jeunes à privilégier leurs études. « Nous leur conseillons de ne pas abandonner l’école pour courir après l’argent, car ils ont un avenir plus ou moins assuré s’ils terminent leurs études », insiste-t-il. Pour ceux qui souhaitent tout de même se rendre en Tanzanie sans interrompre leur scolarité, il recommande la prudence : « Qu’ils y aillent avec des documents de voyage valides et qu’ils reviennent avant leur expiration ».




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